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Par La lettre de Laurent Joffrin
23 févr. · 2 mn à lire
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Miller, Doillon, Jacquot : l’angle mort de la libération sexuelle

La mise en cause par les femmes de personnages jusque-là célébrés par les milieux progressistes jette une lumière nouvelle sur l’émancipation sexuelle des années 1970.

Il y a un point commun qu’on n’ose guère aborder entre les personnages du cinéma ou des médias récemment mis en cause pour leur comportement envers les femmes. Gérard Miller, l’hypnotiseur du divan, Jacques Doillon, Benoît Jacquot et, auparavant, Jean-Claude Brisseau, désormais dépeints en Pygmalion dominateurs et libidineux, et même Gérard Depardieu, passé du statut de génie gargantuesque à celui de prédateur rabelaisien, ont tous pris leur essor, atteint la célébrité, gagné leurs galons de stars des spotlights, dans le sillage de la libération sexuelle des années 1970. Tous ont été fêtés, célébrés, vénérés parfois, par les milieux culturels progressistes, les médias de gauche, les cercles post-soixante-huitards de la critique et du public averti pour leur mépris des conventions et leur liberté de ton, qui cachaient manifestement de plus sombres pratiques.

Rien de perfide ni de réactionnaire dans la remarque, encore moins de nostalgique sur le thème du « c’était mieux avant ». On ne risque pas de soupirer sur cette époque « d’avant » où une prude censure sévissait, où l’IVG était proscrit par la loi, où le sexe était un péché, où l’inexistence de la contraception faisait vivre les femmes dans la hantise de la grossesse indésirée, où le viol n’était pas vraiment criminalisé, où les féminicides s’appelaient « crimes passionnels ». Nul énième procès non plus contre les baby-boomers ou contre les rejetons de Mai 68, qui ont eu le mérite de favoriser, en même temps que l’émancipation sexuelle, les luttes féministes del’époque, les revendications des homosexuels ou de faire éclore, au cinéma notamment, toutes sortes de formes nouvelles, de thèmes jusque-là occultés, de sensibilités neuves, dont ceux qui sont aujourd’hui accusés, on le reconnaîtra, figurent parmi les talentueux promoteurs.

Mais un simple constat : la nécessaire et positive libération sexuelle de ces années-là fut une libération inégale. Les hommes en furent les grands bénéficiaires, les femmes, nettement moins. En faisant tomber les barrières de l’ancienne morale, brisé les tabous désuets, cassé les codes archaïques hérités des interdits religieux, la « révolution sexuelle » a aussi libéré certains prédateurs, facilité la prolifération des « dragueurs lourds » qui sont surtout des agresseurs sexuels et, surtout, prorogé à frais nouveaux l’antique domination masculine. Une révolution incomplète, en quelque sorte, ou bien, comme on dit aujourd’hui, une révolution « genrée », où le désir des hommes a été libéré sans que celui des femmes soit vraiment pris en compte ou, plus grave, que leur non-désir soit respecté.

Ainsi les vagues successives de la révolte #MeToo, qui frappent aujourd’hui des symboles de la « culture 68 », n’ont pas grand-chose à voir avec un retour en arrière, avec un « backlash » répressif qui viendrait mettre en cause les acquis de « sexy sixties ». Avec quelques décennies de retard, elles corrigent le déséquilibre initial de la libération sexuelle, ce qui est un progrès supplémentaire. À une liberté nouvelle, favorable aux hommes, les femmes ajoutent une égalité nouvelle. Il était temps.

Laurent Joffrin


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