Kessel

L’édito – Les anti-Badinter

LES ANTI-BADINTER - L’entrée de l’ancien ministre de la Justice au Panthéon est célébrée dans l’unanimité nationale. Ce consensus cache mal une profonde division autour de l’héritage politique et moral de Robert Badinter.

LibreJournal.fr
3 min ⋅ 09/10/2025

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Juste recueillement… Assemblée symboliquement autour du Panthéon, ce temple du mérite, du droit et de l’égalité, la République salue le courage de l’homme, l’insigne talent de l’avocat, l’œuvre d’humanisation et de modernisation de la Justice qu’il accomplit, souvent au milieu des cris de haine de la droite réactionnaire.

Mais ce nécessaire consensus autour du grand homme dissimule aussi des sentiments plus mélangés. De la droite, en premier lieu, émane toujours un ressentiment insidieux dirigé contre son action énergique de défense de l’état de droit. Proscrite désormais par la loi commune et son abolition gravée dans le marbre des chartes européennes, la peine de mort reste majoritaire dans l’opinion. Cet acharnement en faveur d’un droit de tuer conféré à l’État recouvre l’éternel procès de la justice en laxisme et en respect excessif des droits des prévenus.

Quoiqu’intraitable toute sa vie dans la défense les principes de justice républicaine posés depuis Beccaria et quelques autres et consacrés par les historiques gestes révolutionnaires de 1789, Badinter n’avait en fait rien d’un laxiste. Il prônait des sanctions justes et humaines, et non on ne sait quelle générosité « droit-de-l’hommiste », selon le vocabulaire qu’emploie aujourd’hui à l’extrême-droite pour dénigrer son héritage. « Vous savez, m’avait-il dit quand nous travaillions ensemble à l’Obs, où il écrivait régulièrement, les seules erreurs judiciaires fréquentes, ce sont les acquittements », paradoxe sarcastique qui en disait long sur sa vision lucide de la justice.

Sous une forme différente, on retrouve les mêmes préventions subreptices à son égard au sein de la gauche radicale. D’abord parce que Badinter, dès qu’on sortait des questions de droit et de justice, se situait sans ambages du côté de la gauche réaliste et pragmatique. Au moment du débat sur les nationalisations, en 1981, il avait adjuré le gouvernement de la gauche de ne pas procéder à une expropriation totale, mais à une simple prise de participation majoritaire dans les grandes entreprises et les banques dont la collectivisation avait été prévue dans le Programme Commun. Ce mode d’appropriation plus souple lui semblait une meilleure garantie contre la bureaucratisation et la politisation de la politique industrielle.

De la même manière, bien plus tard, il avait publié un gros ouvrage de droit qui présentait un projet radical de simplification du droit du travail destiné à conjuguer protection des travailleurs et fluidité du marché du travail, compromis qui lui paraissait mieux apte à améliorer l’emploi. Des propositions propices au procès en trahison sociale-démocrate en permanence instruit par la gauche radicale.

Mais c’est surtout sur la question de l’universalisme, dont il était un paladin, que son message posthume s’écarte le plus des conceptions radicales contemporaines. Français juif plus français que beaucoup de français, il en tenait pour l’indifférence principielle l’égard des identités communautaires. Pour lui, avant d’être de quelque part ou d’ailleurs, un membre de la communauté nationale était un avant tout un citoyen pourvu de droits égaux, bien plus qu’un être enraciné dans son héritage culturel ou régional.

Badinter était patriote, mais d’un patriotisme avant tout républicain, qui voyait dans l’abstraction du droit et l’appartenance à la République les meilleures garanties de sa liberté et de sa protection que le rappel obsessionnel de ses origines particulières. Fier de son judaïsme, il n’aimait pas qu’on mette à part les Juifs, même pour les célébrer ou leur témoigner ne compassion spéciale, qui leur faisait courir le risque d’être une nouvelle fois séparés du sort commun. Le revanchisme décolonial et la célébration obsessionnelle de la différence, propre à la gauche intersectionnelle, lui semblait une pente dangereuse vers la division française, que seule la révérence envers le républicanisme le plus strict pouvait à ses yeux prévenir.

Pour lui, la vraie patrie était la République universelle, qui trouverait en elle-même et grâce à ses principes d’égalité et de liberté, le remède à ses propres excès, à ses errements coloniaux ou à ses dérives discriminatoires. Il tenait à ses racines, mais plaçait son espoir dans l’avenir d’une humanité réunie par sa seule condition humaine et non déchirée par l’incessant rappel de ses enracinements. Ainsi son combat n’est pas celui d’un passé glorieux mais révolu : il reste d’une actualité intense et impérative.


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.