Kessel

L’édito – Le Parisien enchaîné

LE PARISIEN ENCHAINÉ - Longtemps nommé Le Parisien libéré, le grand quotidien populaire est sur le point d’être vendu à Vincent Bolloré, soutien de l’extrême-droite. Cette annexion à l’empire du milliardaire catho-tradi serait une nouvelle défaite de la liberté de la presse….

LibreJournal.fr
3 min ⋅ 12/09/2025

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C’est un journal valeureux et indépendant qui risque de succomber à son tour à l’opération financière spéciale lancée depuis quelques années par le roi du CAC 40, devenu celui du Réac 40.

Sur le tard, après avoir constitué un empire industriel en France et en Afrique, le milliardaire breton a été visité par le Christ vengeur qui lui a confié la mission de sauver la doulce France assaillie par les rouges, les tricoteuses et les sarrasins. Tel un Lancelot du PAF saisissant son épée, sa lance et son bouclier, il s’est doté d’une télé, d’une radio et d’un hebdo : CNews, Europe 1 et le JDD.

Il manquait à son avidité droitière un grand quotidien. Son compère Arnault, sans doute lassé d’y perdre de l’argent – ou bien solidaire de sa croisade - est prêt à lui céder l’un des principaux titres nationaux, ce qui permettrait à Bolloré de disposer d’une panoplie complète pour distiller au bon peuple ses idées nationalistes et xénophobes. Cathodique et français toujours…

Le Parisien est un journal populaire issu de la Résistance – d’où son premier patronyme, Le Parisien libéré - qui a conquis une place éminente dans le monde de la presse. Longtemps dirigé par le très gaulliste et très droitier Émilien Amaury, le journal a décidé dans les années 1980 de s’écarter du militantisme conservateur pour devenir le grand quotidien « de la proximité », impartial en politique, journalistiquement irréprochable et proche des préoccupations populaires.

Mais en dépit de la qualité de son équipe, constamment réaffirmée, il a été victime, comme bien d’autres, de la décadence du modèle économique des quotidiens papier, ce qui l'a obligé à appeler à son secours le premier milliardaire de France, Bernard Arnault, déjà propriétaire des Échos, qui voulait tenter l’aventure de la presse populaire.

Eh bien, dira-t-on, où est le problème ? Le journal passe d’un milliardaire à un autre : le dommage est mince. Erreur d’analyse, trop marxisante. Les milliardaires ne sont pas tous les mêmes. Peu soucieux d’apparaître comme un étrangleur de la liberté de la presse, libéral revendiqué, Arnault avait concédé, comme il l’avait fait aux Échos, une incontestable autonomie à la rédaction du Parisien, moyennant quelques concessions, à chaque fois dénoncées par la Société des Rédacteurs du quotidien.

Tout autre est la conception de Bolloré. Pour lui, les médias sont des entreprises comme les autres. Ils sont dans la main de leurs actionnaires, qui décident en toute liberté de la composition des équipes et de la nature du produit qu’ils proposent aux consommateurs. Et si le propriétaire est d’extrême-droite, il a tout loisir d’imposer cette ligne politique aux rédactions, qu’il paie pour obéir.

En conséquence, ceux qui ne sont pas contents sont libres de partir. Ce qu’il encourage en appliquant de manière généreuse la convention collective des journalistes, qui permet à chaque rédacteur de quitter le journal en échange d’une indemnité confortable. Ainsi a-t-il procédé à I-Télé, devenu CNews, à Europe 1 ou au JDD. À chaque fois, les rédactions se sont opposées à cet arraisonnement. Mais la loi était contre elles : actionnaire est maître chez lui ; s’il congédie ses salariés dans les formes légales, il peut recomposer ses équipes selon son bon plaisir, avec des militants de sa cause ou des journalistes serviles. C’est le sort qui attend Le Parisien. Fort de ses milliards, Bolloré lui imposera, quoi qu’il en coûte en indemnités, sa vision hautement réactionnaire de l’avenir du pays.

Alors que faire ? Résister collectivement, comme la rédaction du Parisien s’y prépare, et qu’il faut soutenir bec et ongles, en espérant que l’opinion se rende enfin compte de l’entreprise de détournement en cours, qui a tout d’un assaut trumpiste à la française. Mais il n’est qu’une seule solution à cette épreuve, qui met aux prise le pot de fer du capital et le pot de terre de la liberté de la presse : instaurer une loi protégeant les rédactions, qui leur donne, non pas le pouvoir dans leur journal, mais un droit de veto sur la nomination de leurs rédacteurs en chef. Encore faudrait-il que nous soyons gouvernés par des femmes et des hommes décidés à préserver le pluralisme de l’information, et donc à faire barrage aux entreprises pernicieuses de Vincent Bolloré. Nous n’y sommes pas…


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.