Kessel

L’édito – Vade retro, boomer !

VADE RETRO, BOOMER ! - Relancé par François Bayrou, le débat furieux sur les boomers atteint des sommets de confusion. Quelques rappels pour revenir à une rationalité minimale.

LibreJournal.fr
3 min ⋅ 29/08/2025

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Étrange Premier ministre, décidément : en fin d’entretien, sans crier gare, il laisse tomber une remarque vindicative contre « les boomers », dont il fait partie et, surtout, qui forment une bonne part de son électorat macrono-centriste. Allez comprendre… Et selon le cliché en vigueur, « les réseaux s’enflamment », décuplant le nombre d’âneries qui sont en général débitées sur ce suje

Première remarque : on présente de groupe démographique comme une sorte de vaste parti politique nuisible et égoïste, qui pèserait de manière décisive sur la vie du pays. Or cette étrange taxinomie consiste à désigner ses adversaires par leur date de naissance. Vous êtes né entre 1945 et 1975 ? Vous êtes donc coupable ! Rappelons à ceux qui l’ont oublié que les boomers, pas plus que les autres générations, n’ont guère choisi leur date de naissance.

Deuxième remarque, symétrique : ceux qui les défendent se gendarment, s’indignent et s’étranglent en conséquence. Ils nient tout problème, en se contentant de souligner que les boomers en question se sont contentés de vivre en respectant les règles collectives. Faible plaidoyer : chacun sait que les retraites pèsent d’un poids très lourd sur les finances publiques et que le financement des pensions repose aujourd’hui sur les générations post baby-boom. Le rapport entre le nombre d’actifs et le nombre de retraités s’est beaucoup dégradé : les plus jeunes en paient les conséquences. Il serait donc logique de mettre mieux à contribution les pensionnés (en tout cas les plus prospères), de manière à alléger la charge imposée à ceux qui travaillent, par exemple en cessant d’indexer entièrement le montant des retraites sur les prix ou, a fortiori sur les salaires.

Mais cette constatation – troisième remarque – doit être assortie de quelques nuances : ce système par répartition, où les actifs paient pour les inactifs, n’a pas été mis en place par « les boomers », mais par leurs parents ou leurs grands-parents, c’est-à-dire par la génération de la Libération issue de la Résistance, qu’on affecte en général de célébrer. De même, le passage à un âge de départ de 60 ans, coûteux pour le système, a été décidé en 1981 par des responsables politiques qui, pour leur grande majorité, n’étaient pas des boomers (Mitterrand, Mauroy, Delors, Marchais, les chefs de la CGT et de la CFDT, etc. tous nés avant la guerre). Précisons qu’à cette époque, l’espérance de vie des ouvriers était inférieure à 65 ans. Le passage à 60 ans était une mesure de justice. C’est l’allongement de la vie – progrès spectaculaire – qui la rend obsolète. Du coup, le réquisitoire moralisant tombe à plat.

On dira que le poids démographique des boomers a empêché qu’on réforme par la suite le système pour le rééquilibrer. Inexact encore : c’est la grande majorité de la société française – boomers et non-boomers – qui a regimbé devant les efforts nécessaires. Encore aujourd’hui, quelque 80% des Français, tous âges confondus, s’opposent à une éventuelle baisse des pensions. La dernière proposition de réforme, celle de Macron, était fortement impopulaire, pas seulement chez les boomers.

Quatrième remarque : la pension moyenne des Français à la retraite se situe autour de 1600 euros (800 euros pour les retraites les plus basses). On peut certes les écorner, mais on voit mal comment on pourrait les diminuer de manière importante, surtout les petites. On reproche aussi aux retraités de disposer d’un patrimoine supérieur à celui des jeunes générations. Mais on oublie de préciser que c’est assez logique. À quarante ans, on a travaillé en moyenne quelque vingt années durant, à soixante, une quarantaine d’années. Mécaniquement, on a épargné deux fois plus longtemps. Rien d’étonnant à ce qu’on ait accumulé plus de patrimoine.

Il faut enfin se débarrasser d’un mythe : non, les boomers ne roulaient pas sur l’or. Leur revenu moyen à trente ou quarante ans était en moyenne de 40% inférieur à ce qu’il est aujourd’hui pour les nouvelles générations. Là aussi, rien d’étonnant : la croissance continue de l’économie française depuis les années 1950 a fait doubler le niveau de vie des Français (grosso modo). Pour vivre aujourd’hui comme un boomer d’il y a quarante cinquante ans, il faut commencer par réduire son salaire de manière draconienne (il faut aussi réduire son espérance de vie de trois ou quatre ans). Qui le dit ?

Ce qui ne change rien à la question des retraites : il serait juste de demander un effort aux pensionnés, notamment les plus aisés. Mais non de les charger de tous les péchés.


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.