L’édito – 24 octobre : la marche et les marchés

24 OCTOBRE : LA MARCHE ET LES MARCHÉS

LibreJournal.fr
2 min ⋅ 23/10/2026

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Un spectre hante la vie politique : celui de la crise financière, qui explique pour une bonne part les louvoiements du gouvernement face aux manifestations. Or on ne sortira de la crise ni par la répression, ni par la démagogie.

C’est la menace fantôme, celle dont on parle moins mais qui influe dangereusement sur la crise en cours. Sur le marché obligataire (celui de la dette), le taux imposé aux emprunts français a dépassé les 5 %, pour la première fois depuis des lustres, renchérissant d’autant le coût de la dette. Thermomètre encore plus sensible, celui des CDS (Credit Default Swaps), ces titres d’assurance sur la dette, a doublé en quelques jours.

Le symptôme est clair : la confiance des créanciers dans la signature de la France s’érode à grande vitesse. Si jamais elle venait à disparaître (nous n’y sommes pas, fort heureusement), le gouvernement serait contraint de quémander l’aide de la Banque centrale européenne, qui exigerait alors des sacrifices autrement douloureux que ceux qu’on envisage aujourd’hui pour rétablir les finances publiques.

La dette limite les réponses gouvernementales

Il y a un an, François Bayrou, Premier ministre, chutait volontairement en demandant un vote de confiance, dans le but explicite d’alerter le pays sur la menace de la dette. Qui peut dire aujourd’hui qu’il avait tort ? Car il ne s’agit pas seulement d’un risque pour l’avenir : dès aujourd’hui, le spectre de la dette hante la vie politique et influe sur les décisions publiques. Inquiets, les prêteurs de la France observent à la loupe le déroulement des événements. Pour apaiser lycéens et salariés, le Premier ministre pourrait être tenté de consentir des concessions financières – un plan pour l’éducation, une hausse des revenus, une baisse des taxes sur les carburants, etc. – comme l’ont fait ses prédécesseurs en pareilles circonstances. Seulement voilà : toute décision qui aggraverait le déficit budgétaire risque d’être immédiatement sanctionnée par les marchés, qui se détourneraient alors des titres d’emprunt proposés par le Trésor français, précipitant la crise financière.

Avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, Sébastien Lecornu et Emmanuel Macron cherchent à gagner du temps pour éviter des dépenses supplémentaires. D’où les manœuvres dilatoires auxquelles ils ont eu recours, qui n’ont fait qu’exaspérer les protestataires (voir l’article de Valérie Lecasble dans Le Libre Journal). D’où un discours presque exclusivement centré sur le retour à l’ordre, laissant dans l’ombre les revendications des lycées et des salariés, qu’ils qualifient néanmoins de « légitimes ». L’ennui, c’est que cette procrastination volontaire entretient la contestation et il arrive un moment où le coût de l’inaction l’emporte sur celui des concessions.

Négocier sans creuser davantage le déficit

La solution ? Il n’y en a qu’une, malaisée, difficile, impopulaire : négocier enfin avec ces corps intermédiaires si maltraités par le président, et proposer des mesures d’apaisement qui ne soient pas financées par une dette supplémentaire mais par une modification des priorités budgétaires. C’est-à-dire par des prélèvements nouveaux – horresco referens… – ou par des diminutions de dépenses sur d’autres postes moins prioritaires. Hors de cette voie étroite, on n’aperçoit que des dangers majeurs : des dépenses nouvelles qui paniqueront les marchés, ou bien une poursuite du mouvement qui profitera au parti de l’ordre, c’est-à-dire au Rassemblement national. Charybde et Scylla…


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.