Kessel

L’honneur de Gérard Depardieu

Le président a pris avec feu la défense de l’acteur mis en cause pour ses propos sexistes et accusé par plusieurs femmes. Un plaidoyer fragile et anachronique…

LibreJournal.fr
1 min ⋅ 22/12/2023

Emmanuel Macron a stigmatisé la « chasse à l’homme » dont serait victime Gérard Depardieu depuis la diffusion d’un reportage de « Complément d’enquête » sur France 2. Il eût été mieux avisé de dénoncer la « chasse à la femme » à laquelle s’est livré l’acteur pendant son voyage filmé en Corée du Nord et sans doute en bien d’autres occasions.

Chasse purement verbale ? Circonscrite à cette escapade en Asie ? Ou bien, comme l’en accusent divers témoignages émanant du milieu du cinéma, accompagnée, en divers lieux de tournages ou de rencontre, d’actes plus graves ? C’est évidemment à la justice d’en décider. On ne saurait, comme l’a dit sa famille dans une tribune, faire, sans enquête légale, « l’amalgame entre les paroles et les actes ». Mais les images diffusées par France 2, accablantes, laissent un sentiment d’écoeurement à tout spectateur normalement constitué et, a fortiori, à toute spectatrice.

Ceux qui excusent Gérard Depardieu plaident la « blague graveleuse » ou l’intempérance verbale « de mauvais goût ». Un peu court… Qui ne voit que les réflexions insultantes de l’acteur à l’égard des femmes sont surtout rendues possibles par le sentiment d’impunité que lui confère sa position de pouvoir ? Qu’une sujétion malsaine est imposée aux victimes de ces agressions langagières par le statut en apparence intouchable d’une star qui abuse de sa célébrité et de sa capacité à remplir les salles pour le grand bénéfice des producteurs.

En affirmant de manière péremptoire que l’acteur, encore aujourd’hui, « rend fière la France », le président se trompe d’époque. Il est fini le temps où un épais machisme pouvait s’afficher sur la place publique sans réaction. Le mouvement @metoo est passé par là, qui a cristallisé la juste révolte des victimes et mis en pleine lumière un système de relations sexiste, inégalitaire et méprisant. Désormais les chantres de la domination masculine sont sanctionnés, Depardieu comme les autres. Les juges diront si cette sanction doit dépasser le simple opprobre public, en fonction des actes qu’ils auront – ou non – établis.

Emmanuel Macron a désavoué à la télévision sa ministre de la Culture, qui avait suggéré qu’on remette en cause la légion d’honneur attribuée naguère à Depardieu. « Ce n’est pas sur la base d’un reportage qu’on enlève la légion d’honneur à un artiste », a dit le président. L’ennui dans cette mâle déclaration, c’est que pour conserver cette décoration – la chose est inscrite dans les statuts de l’ordre – il faut aussi avoir gardé son honneur.

Laurent Joffrin


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.