Kessel

Le RN, parti du mensonge européen

Marine Le Pen et Jordan Bardella ont répudié le « Frexit » trop inquiétant pour les électeurs ; c’est pour mieux détruire l’Union européenne de l’intérieur.

LibreJournal.fr
2 min ⋅ 04/03/2024

Attaque habituelle contre Macron, « l’effaceur » de la France ; réquisitoire rituel contre la « submersion migratoire » ; dénonciation routinière de la commission européenne, avec à la clé un slogan ambigu à souhait : « La France revient, l’Europe revit ». Juché sur des intentions de vote mirifiques (autour de 30%), le Rassemblement national dévoilait hier à Marseille les grands axes de sa campagne pour les européennes. En quête de respectabilité, Marine Le Pen, a décidé de rester dans l’euro et de répudier l’idée du « Frexit » qu’elle défendait depuis des lustres. D’où cette ligne sinueuse, digne du « en même temps » macronien : un pied dedans, un pied dehors, pour contenter, dans un flou soigneusement dosé, les pro et les anti-européens.

Il faut le dire sans fard : tout cela n’est que du flan. Le voile se déchire en effet quand Jordan Bardella aborde le fond de sa politique, symbolisée par un feu tricolore : trois couleurs, le vert pour ce qui est acceptable – deux ou trois dossiers comme Erasmus ou les coopérations industrielles au coup par coup ; l’orange pour ce qui est strictement conditionnel ; le rouge pour ce qui doit rester étroitement national – la défense ou l’immigration. Or cette Europe à la carte, où chaque pays décide seul en dehors de quelques réalisations communes, est radicalement contraire à la lettre et à l’esprit des traités.

Pourquoi ne pas les renégocier ? disent les frontistes. Pure illusion : il faudrait rediscuter l’ensemble du fonctionnement de l’Union avec 26 autres pays, sachant que la grande majorité ne veut pas en entendre parler. Dès lors, pour appliquer cette politique, il faut sortir de facto de l’Europe, tout en clamant qu’on y reste. C’est la stratégie de Pinocchio : au fil de la campagne, le nez des dirigeants du RN ne cessera de s’allonger.

Un indice patent, d’ailleurs : tout en répudiant le « Frexit », les lepénistes ne disent sur l’Union que des choses négatives, présentant la Commission comme un gouvernement dictatorial, les politiques communes comme des oukases et les conventions internationales destinées à protéger les droits et les libertés comme autant de carcans. Alors que chacun sait que la construction européenne n’est pas fédérale, que la commission, force de proposition et non de décision, ne peut rien arrêter d’important sans l’accord du Conseil européen qui représente les nations, lesquelles gardent dans la plupart des domaines une vaste marge de manœuvre. La vérité ? Le RN ne veut plus sortir de l’Europe, il veut la détruire de l’intérieur. Jugeant que l’Union est trop imparfaite, il lui préfère une désunion parfaite.

Deux exemples de cette aberrante « Europe à la carte » : le RN ne veut pas discuter de la défense européenne, au moment où la Russie, puissance hostile, mène une guerre d’agression à ses frontières et menace sans cesse les démocraties de l’ouest ; il récuse toute politique agroécologique commune quand l’enjeu climatique sur le continent est de plus en plus pressant. Le reste à l’avenant.

Ainsi, il ne faut pas s’abuser sur le véritable enjeu de cette campagne. Il ne s’agit pas de faire un référendum sur la politique Macron, qui se poursuivra tant bien que mal, quoi qu’il arrive, jusqu’en 2027. Il s’agit de savoir si les populistes réussiront ou non à constituer au Parlement européen un bloc nationaliste décidé à saboter par tous les moyens une construction patiemment élevée depuis soixante-dix ans, au moment où le continent, confronté à des défis immenses et brûlants, doit plus que jamais coopérer pour les relever.

Laurent Joffrin
@JoffrinLaurent



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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.