Kessel

L’édito – Carcassonne : l’extrême droite sans filtre

CARCASSONNE : L’EXTRÊME DROITE SANS FILTRE

LibreJournal.fr
4 min ⋅ 10/09/2026

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Le document vidéo diffusé par Midi Libre n’est pas seulement la logorrhée délirante de quelques extrémistes. À bien les écouter, ces propos grossiers reprennent sous une forme directe et grossière les idées diffusées depuis des années par Le Pen, Zemmour ou Knafo.

C’est la force du document brut, sans commentaire, sans filtre, sans interprétation médiatique, un morceau de vie quotidienne enregistré par le protagoniste lui-même, qui a laissé ouverte sa propre caméra-piéton par inadvertance et qui déverse avec une faconde sarcastique ses obsessions racistes et machistes.

Une vidéo embarrassante pour le RN

L’affaire embarrasse le RN : le policier municipal en cause est aussi membre du service d’ordre lepéniste, coïncidence malencontreuse. Le parti a aussitôt exclu l’homme en question, dénoncé des propos « nauséabonds » et précisé que les faits se sont déroulés sous l’ancienne municipalité de droite. Le nouveau maire RN a condamné avec virulence les propos tenus par ces policiers municipaux. Mais, comme le dit Gilles Bornstein sur France Info TV, dès qu’un raciste « est pris avec une carte de parti dans la poche, c’est une carte du RN ».

Les autorités, qui ont réagi avec une lenteur suspecte (la vidéo est connue de la justice depuis 2025), ont suspendu le policier et accéléré l’enquête des gendarmes, manifestement embourbée avant la publication de la vidéo par Midi Libre. Lourdeur administrative ou solidarité de corps ? Difficile de trancher pour l’instant, mais l’image des forces de l’ordre en sortira nécessairement abîmée, tant le policier semble s’exprimer tranquillement, en terrain ami, comme s’il s’agissait d’une habitude établie, avec l’approbation de ses collègues qui semblent entendre des propos mille fois tenus et tenus pour des évidences.

Le document est surtout précieux pour une raison très politique : contrairement à ce que clame le RN, ce discours d’une élégance discutable, on le comprend vite à l’écoute, reprend point par point, sous une forme brute, les idées agitées depuis des lustres par l’extrême droite.

Immigration, assistanat et « grand remplacement »

Premier thème : « les bicots, les bougnes », « les nègres », ainsi désignés pendant la patrouille nocturne de ces agents de la police municipale de Carcassonne, sont à chaque fois désignés comme des intrus au nombre proliférant et aux costumes exotiques (pourtant, sur les images, les rues sont à peu près vides). « J’en peux plus, tout à l’heure on était sur Carnot, du bicot, du nègre, du bicot, du nègre ». Un autre policier : « C’est ça, la France ». Le premier : « de l’Afghan, beaucoup d’Afghans. » Voyant un supposé immigré portant manifestement un signe religieux : « Imagine que tu ailles dans un bar à Alger, dit le policier, en costume de templier avec une grande croix ». Traduction politique, en langage plus soutenu, qu’on entend tous les jours sur CNews : nous subissons une invasion migratoire sans précédent et les migrants ne s’intègrent pas à la société française (toutes choses fausses mais tenues par les policiers de Carcassonne pour parole d’Évangile).

Le policier continue : « On est devenu chrétiens sous Clovis, on va devenir musulmans sous Macron ». Chacun reconnaîtra, sous une forme plus lapidaire, la théorie du grand remplacement chère à Renaud Camus, Éric Zemmour et leurs épigones.

Toujours la même patrouille, à la gouaille profuse. On voit, dans une rue piétonne presque vide, la cliente d’un magasin encore ouvert, et deux ou trois autres clients désignés comme des migrants. Commentaire des pandores : « Voilà, la petite française qui bosse pour gagner ses trois sous, et tu as trois bicots. Ceux-là viennent de toucher mille balles à la CAF (caisse d’allocations familiales) et ils vont faire les courses ». Commentaire d’un collègue : « Oui, ils ont été faire les courses, avec un peu de nos impôts. Voilà, tranquillou ». En termes plus directs, on reconnaîtra facilement le thème de l’assistanat, sans cesse agité à droite et à l’extrême droite, qui profiterait surtout aux immigrés.

De la colonisation au coup d’État

On entend dans le véhicule une vidéo sur le général Bigeard, ancien d’Indochine et d’Algérie, militaire chamarré qui a eu son heure de gloire médiatique et dont le commentateur dit qu’il était aussi « tortionnaire en Algérie » (chose exacte : l’armée française a usé de la torture à grande échelle pendant la guerre d’Algérie). Réaction des policiers : « Et alors ? On a niqué les bougnoules, on a niqué les bougnouls ! (…) et eux combien de soldats ils ont niqués ? ». Un autre : « Après, où commence la torture ? » Le policier poursuit, désignant les auteurs de la vidéo : « Le mec qui a fait cette vidéo, il a intérêt à faire attention par contre (…) Mais oui c’est des extrêmes gauches, des gauchiasses, quoi. J’ai moins de respect pour eux que pour les bougnouls (…) » Traduction politique dans le discours de l’extrême droite (et même de la droite) : il faut en finir avec la culture de la repentance, il y a chez certains historiens un tropisme masochiste qui donne du passé de la France une image trop négative et culpabilisante.

Les policiers poursuivent leur péroraison en généralisant le propos : « On a pris quarante ans de socialisme, donc plus de respect de rien du tout, plus de respect du père, plus de respect de la mère. Mais bon, le père, c’est le père, c’est lui qui bande, c’est lui qui a les muscles (…) Cro-Magnon ça marchait comme ça. Et les connasses, à l’époque, dans les grottes, s’il n’y avait pas leur mec, elles se faisaient buter, il faut tout remettre dans le contexte ». Et de poursuivre : « ils disent, vous avez colonisé, mais c’est vous les premiers peuples qui avaient esclavagé ! Entre tribus, ils se vendaient, ces singes ».

En termes plus politiques : c’est la gauche qui a diffusé cette culture de la repentance, cette présentation dénigrante de l’armée française et de l’action de la France dans les colonies, où elle a mis fin à des coutumes barbares.

À cela s’ajoute l’idée, sans cesse dénoncée dans Le Figaro, que pour la gauche, les différences entre les hommes et les femmes sont de pures constructions sociales, que la « théorie du genre » nie les différences entre les sexes, alors que ces différences ont aussi une source physiologique, naturelle. Et bien sûr les « connasses » dont parle le policier sont les militantes féministes que le mouvement MeToo, comme le clame Éric Zemmour, a conduit à accuser la gent masculine de tous les maux et à mettre en cause les rôles traditionnels de l’homme et de la femme.

Arrivent les derniers propos, qui semblent tenir lieu de conclusion : « Les Russes, ils vont venir ici. » Réponse d’un autre : « Ah oui, cinq, six ans. Les blédards, ils vont les buter. Ils vont mettre au pilori Macron et tous ses pédés. Bon, on sera obligés de boire de la vodka et de manger du caviar pendant quelques semaines. » Autre voix : « Il nous manque un général à grosses paires de couilles. L’armée va monter au créneau, c’est pas possible. » Un autre : « un petit coup d’État, il faudrait une petite dictature en France (…) Ouais, ça ferait pas de mal ».

Sur ce dernier point, le RN n’est plus en cause : il a toujours récusé l’action violente, préféré le combat électoral et rejeté toute idée de coup d’État militaire. Ces idées, dont il faut craindre qu’elles soient plus répandues qu’on ne le dit, dans l’armée et la police notamment, et qu’il formule en termes nettement plus choisis, il les mettra en pratique par les urnes…


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.