Kessel

L’édito – Si la Russie nous attaque

SI LA RUSSIE NOUS ATTAQUE - Les déclarations des hommes du Kremlin, les provocations aériennes de la Russie au-dessus de plusieurs pays de l’OTAN, les manœuvres organisées aux frontières, tout montre que Vladimir Poutine envisage une action armée contre l’Europe démocratique. Pour l’éviter, il faut s’y préparer.

LibreJournal.fr
3 min ⋅ 22/09/2025

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On ne saurait être plus clair. Dimitri Peskov, l’un des principaux porte-parole du Kremlin, il y a six jours : « L’Otan est de facto en guerre avec la Russie. C’est une évidence qui ne nécessite aucune preuve ». Si l’on met à part l’inversion rhétorique familière aux autorités russes (l’Otan n’a évidemment aucune intention d’attaquer la Russie, elle se contente d’aider l’Ukraine à se défendre), le message est limpide : la Russie tient les pays européens pour des belligérants qu’elle doit combattre au même titre que l’Ukraine, même si c’est avec les moyens différents.

On a toujours tort de ne pas écouter les dictateurs : le plus souvent, ils annoncent ce qu’ils vont faire. En l’occurrence, Poutine, pour bien se faire comprendre, joint le geste à la parole : les différents incidents aériens de ces derniers jours, en Roumanie, en Pologne ou en Estonie, ne doivent rien au hasard ou à l’erreur tactique. L’aviation russe teste systématiquement les défenses de l’OTAN sur son flanc oriental.

Doit-on s’en étonner ? Depuis l’origine, Poutine a officiellement déclaré que les frontières actuelles du continent ne lui convenaient pas. « Le plus grand malheur de la Russie, a-t-il répété depuis des lustres, c’est l’effondrement de l’URSS ». Plusieurs idéologues ou responsables russes ont mis les points sur les i. Pour eux, l’Ukraine est russe, l’indépendance des pays baltes est une anomalie historique et la Pologne est un état illégitime. Quant aux autres pays qui bordent sa frontière, ils ont vocation de redevenir des marches de l’empire.

Poutine assure répondre aux « provocations » de l’OTAN, une thèse que la cinquième colonne pro-russe qui infeste le débat à l’ouest, à LFI ou au RN, défend en permanence. Or la Russie désigne par des mots, non pas la posture de l’OTAN, purement défensive, mais l’insupportable prétention des peuples de la région, les Ukrainiens au premier chef – à s’émanciper de la domination russe.

Ce qui implique une révolution copernicienne au sein des opinions de l’Union européenne. Pendant des décennies, l’Europe s’est installée dans une culture toute pacifique, visant à encaisser « les dividendes de la paix » à l’abri du parapluie américain. En raison de la défection trumpienne et de l’agressivité poutinienne, ce temps est révolu. Oui, la guerre est redevenue possible sur ce vieux continent jusque-là lové dans une trompeuse quiétude stratégique. Et le meilleur moyen de l’éviter, c’est de la préparer.

« Les démocraties, disait Raymond Aron, gagnent le plus souvent les guerres, mais elles les commencent très mal ». Nous y sommes. Le retard systématique avec lequel l’UE s’est portée au secours de l’Ukraine en est l’illustration désolante. Faute d’un armement suffisant, l’armée de Volodymyr Zelensky n’a pu empêcher les troupes russes d’occuper un quart de son territoire. Elle se trouve aujourd’hui confrontée à une guerre d’usure qui l’affaiblit de semaine en semaine et l’expose à une rupture catastrophique du front qu’elle défend avec un courage hors du commun.

Le rapport de forces, dit-on parfois, nous est très défavorable face à une armée russe surpuissante. Il n’y rien de plus faux. Le PIB des Européens est dix fois supérieur à celui de la Russie ; les Européens comptent autant de soldats en armes que la Russie (environ un million et demi) ; ils maîtrisent tout autant que la Russie (sinon plus) les technologies nécessaires à une défense victorieuse. Seulement voilà : tels les Curiace face à Horace, elles sont séparées, dispersées et mal coordonnées. On connaît la boutade attribuée à Foch : « Depuis que je sais ce qu’est une coalition, j’admire beaucoup moins Napoléon ! ». Et en effet, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre, une alliance de peuples souverains est beaucoup plus difficile à conduire qu’un seul Etat politiquement et militairement unifié.

Telle est la situation qui nous est désormais imposée. Ce n’est pas nous qui désignons l’ennemi, c’est l’ennemi qui nous désigne. C’est bien la Russie, revenue à ses ancestrales visées expansionnistes, allergique aux valeurs de liberté et de démocratie, qui a engagé un conflit au long cours avec l’Union européenne, décadente à ses yeux, qu’elle cherche par tous moyens à affaiblir, à diviser et à soumettre. Tout cela n’a rien de réjouissant, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais c’est la réalité. Et hors d’elle, comme disait le général De Gaulle, « il n’y a pas de politique qui vaille ».


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.