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Dans l’émission de France 2 Quelle Époque, l’animateur Thierry Ardisson assimile Gaza à Auschwitz. Il s’est ensuite excusé mais la comparaison a suscité un tollé compréhensible. Quelques jours plus tôt, sur BFM TV, l’avocat Alain Jakubowicz avait identifié Jean-Luc Mélenchon à Goebbels, s’attirant une plainte en bonne et due forme déposée par le leader de la France insoumise. Ce ne sont que deux exemples récents. L’humoriste Guillaume Meurice avait, il y a plus longtemps, qualifié Benyamin Netanyahou de « nazi sans prépuce » ; la France insoumise a fait campagne dès le début de la guerre à Gaza sur le thème du « génocide » qu’aurait perpétré l’armée israélienne, tandis que beaucoup d’Israéliens comparaient l’attaque barbare du 7 octobre à la Shoah.
Toujours ce « point Godwin », qui repousse comme le chiendent… Il y a trente ans, un avocat américain, Mike Godwin, énonçait une règle qu’on croyait depuis évitée : il arrive toujours un moment dans une discussion qui s’éternise, quel qu’en soit le sujet, où la probabilité de voir apparaître une comparaison avec les crimes du IIIème Reich devient certitude. Chacun connaît en principe cet écueil, qui consiste, pour discréditer l’adversaire, à utiliser une comparaison exagérée et historiquement erronée. Toute une littérature s’est même développée à son propos, par exemple pour noter que l’emploi de la formule « point Godwin » avait aussi pour but de discréditer l’interlocuteur, qui peut parfois avoir raison dans son évocation des crimes nazis…
Reste qu’en l’espèce, l’usage immodéré de la mémoire de la Shoah ou des exactions hitlériennes de ne tient pas. La guerre de Gaza donne lieu à un épouvantable massacre au sein des populations civiles, à force de bombardements aériens et d’attaques à l’artillerie. Mais on ne saurait l’assimiler à l’extermination systématique des Juifs d’Europe par les nazis à l’aide de moyens industriels d’assassinat en masse. De même l’opération terroriste du 7 octobre menée par le Hamas évoque bien plus les razzias de l’ancien temps, ou les pogroms de l’Europe de l’Est, que la mécanique folle et planifiée sur des années qui caractérise Auschwitz, Bergen Belsen ou Maïdanek.
Quant à comparer Mélenchon et Goebbels, l’outrance est grotesque. Le ministre de la propagande du Reich fut l’un des complices les plus actifs de la Shoah, l’organisateur de la « nuit de cristal » et le prophète de la « guerre totale ». Voyant que les nazis avaient perdu la guerre, il se suicida avec son épouse, après que celle-ci eut empoisonné au cyanure ses six enfants. Mélenchon, quoique démagogue inquiétant et lui-même adepte des comparaisons forcées, n’a fort heureusement jamais tué personne, ni prôné l’établissement d’une dictature raciste et génocidaire : la comparaison est à la fois diffamatoire et ridicule.
Ces outrances ont deux effets. Le premier est paradoxal : il sert en fait la cause que ces procureurs maladroits veulent dénoncer. Les défenseurs de Netanyahou n’ont guère de mal à réfuter ces comparaisons avec le nazisme. Ils remportent ainsi une victoire rhétorique, alors que la description réaliste des crimes de guerre commis à Gaza les embarrasse bien plus. De même Mélenchon rétablit sa position dans le débat public en répondant à Jakubowicz, au moment où la publication du livre d’enquête La Meute, implacable et ravageur, l’acculait dans les cordes. « Voyez la mauvaise foi de mes ennemis », peut-il dire, en amalgamant le travail des auteurs du livre, journalistes compétents et minutieux, avec les sorties désinvoltes et faussement courageuses de Jakubowicz.
Le second effet est plus angoissant : c’est l’irrésistible dégradation du débat public, que la dictature des réseaux tend à décupler. Comme on profère sans cesse des âneries tonitruantes en ligne, les acteurs publics prennent le pli de l’outrance et de l’affabulation dans leurs interventions publiques, à la télévision notamment. Le crime médiatique paie : les auteurs d’outrances et de provocations suscitent un écho très supérieur à celui des commentateurs rationnels et scrupuleux. La gloire des bateleurs du n’importe quoi qui envahissent les plateaux est un inquiétant signe d’époque, qui tend à devenir la maladie chronique des démocraties.
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