L’édito – Groenland : l’exemple de Gaulle

GROENLAND : L’EXEMPLE DE GAULLE - Faible et dépendant des alliés, le général de Gaulle a tenu tête en 1941 aux ambitions américaines sur le petit archipel Saint-Pierre et Miquelon. L’Union européenne doit en prendre de la graine.

LeJournal.info
3 min ⋅ 16/01/2026

Lire l’éditorial en ligne

Dans Le Grand Continent, excellente revue, Raphaël Llorca, essayiste membre de la Fondation Jean-Jaurès, raconte cette histoire singulière. En 1941, l’archipel Saint-Pierre-et-Miquelon, possession française, soucie gravement le gouvernement américain, qui vient de subir l’attaque dévastatrice de Pearl Harbor. Situées à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, ces îles subordonnées au gouvernement de Vichy pourraient servir de base de renseignement aux Allemands pour espionner les mouvements de navires dans l’Atlantique. En liaison avec les Canadiens, le gouvernement Roosevelt décide donc de prendre leur contrôle.

Saint-Pierre-et-Miquelon, le bras de fer de 1941

À Londres, le général de Gaulle, chef de la France libre, mouvement valeureux mais très faible et dépendant des Alliés, ne veut pas tolérer qu’un territoire français souverain tombe soudain entre les mains d’une puissance étrangère, serait-elle une alliée décisive pour la suite de la guerre. Il donne aussitôt l’ordre à l’amiral Muselier de partir pour Saint-Pierre à la tête d’une petite flottille et de proclamer l’autorité de la France libre sur le territoire. L’amiral traverse l’Atlantique, prend possession de l’archipel avec 25 soldats et organise aussitôt un référendum, aux termes duquel quelque 783 électeurs contre 14 expriment leur vœu de se ranger aux côtés du général de Gaulle. Furieux, les Américains envisagent une action de force. Mais de Gaulle, invoquant la légitimité démocratique, leur fait savoir que, dans cette hypothèse, il donnera l’ordre à ses soldats, après les sommations d’usage, de tirer sur tout envahisseur. L’affaire devient internationale, l’opinion américaine s’émeut et prend fait et cause pour les « Free French ». Roosevelt renonce finalement à envahir les îles.

Groenland : le parallèle stratégique

On a compris où l’on voulait en venir : quand le plus faible s’appuie sur une légitimité incontestable et annonce qu’il résistera quoi qu’il arrive, l’adversaire, aussi fort soit-il, y réfléchit à deux fois, surtout s’il fait partie de la même alliance. C’est exactement le cas de figure dans lequel se trouvent le Danemark et l’Europe dans l’extravagante affaire du Groenland. À cette différence près : outre que Trump n’est pas Roosevelt, comme on a pu le remarquer, les menaces tactiques ou stratégiques sur cette possession européenne sont largement imaginaires et sont invoquées par Trump pour les besoins de la cause. Le devoir élémentaire des Européens, au nom de leurs intérêts et de leurs principes, est bien de résister aux plans de conquête agités par la Maison-Blanche.

Opinion, dissuasion et statu quo

Les pays du vieux continent semblent l’avoir compris : ils ont envoyé – symboliquement – un contingent de soldats pour des exercices au Groenland. Mais l’exemple de Saint-Pierre et Miquelon doit les inciter à aller plus loin : ils doivent exciper hautement de la volonté manifeste des Groenlandais de rester dans le giron européen, chercher à convaincre l’opinion américaine de la justesse de leur cause et prévenir que toute opération de force contre la grande île recevra une réponse de même nature.

De Gaulle a gagné alors qu’il était à la tête d’une armée miniature et que la France Libre ne contrôlait aucun territoire métropolitain. Constituée de gouvernements légitimes à la tête d’un ensemble politique de plusieurs centaines de millions de citoyens, l’Europe a tous les moyens de conserver le statu quo au Groenland. Et si Trump veut passer outre – ce qu’il peut faire facilement en vertu du rapport de forces militaire – il devra annoncer à son opinion et au monde, lui qui se proclame l’homme de la paix, qu’il est prêt à faire tirer sur ses propres alliés pour satisfaire son ambition égoïste.


Voir LeJournal.info en ligne


DON DÉFISCALISÉ Je fais un don

Pour un socialisme démocratique renouvelé et indépendant,
Je soutiens LeJournal.info


COMMISSION OU TRIBUNAL ? Audiovisuel public : le silence de la gauche

L’extrême-droite s’est emparée d’une commission parlementaire pour tenter de discréditer le service public et de demander sa privatisation. Face à cette attaque digne d’un régime autoritaire, la gauche reste étrangement inerte. Lire l’article



CHRONIQUE L’Europe et la servitude volontaire

Face aux chocs internationaux qui la bousculent, l’Union européenne hésite, temporise, fait du surplace. Alors que la gravité de la situation exigerait un saut vers le fédéralisme qui seul lui donnerait une capacité de décision. Lire l’article



POLITIQUE Le dilemme de Macron : 49-3 ou ordonnances

Pour mettre fin au « jour sans fin » budgétaire, le président songe à une méthode radicale. Avec tous les risques afférents… Lire l’article



GÉOPOLITIQUE Groenland : enfin l’Europe se réveille !

Plusieurs pays européens ont prévu de déployer des troupes au Groenland pour des manœuvres « de grand froid ». Mais avec quelle mission exacte ? Lire l’article



EN ATTENDANT GODOT La France tétanisée

Comme des lapins dans les phares, les Français sont tétanisés par l’incertitude. Budget, agriculteurs, municipales, présidentielle, tout leur semble opaque. Et ils s’inquiètent, impuissants, d’une situation internationale de plus en plus dangereuse. Lire l’article


LeJournal.info a 2 ans et il a déjà beaucoup grandi, mais nous avons besoin de vous !

Pour nous soutenir, deux formules d’abonnement : annuelle (80€/an) ou mensuelle (4€/mois).



LeJournal.info

Par - LeJournal.info

Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.

Les derniers articles publiés