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Dans un livre saisissant, devenu un classique de l’Histoire, Christopher Clark décrivait les événements de l’été 1914, quand les chefs des grandes nations, obnubilés par leurs peurs et leurs ambitions, ont conduit sans s’en rendre compte l’Europe à l’abîme. Toute proportions gardées, c’est un vertige du même ordre qui saisit la classe politique française.
De tous côtés monte la rumeur d’une crise politique prochaine, en septembre probablement, en décembre au plus tard. Emmanuel Macron récupérant le droit de dissoudre l’Assemblée, on spécule avec délice sur la chute inévitable du gouvernement Bayrou, incapable de faire voter son budget et donc voué à succomber à une motion de censure déposée cet automne.
Viennent ensuite les scénarios les plus spectaculaires et les plus horrifiques : le Premier ministre serait remplacé par un autre, qui trébucherait sur le même obstacle. Acculé, le président devrait dissoudre. Les nouvelles élections porteraient le RN à Matignon, ou bien reconduiraient une chambre ingouvernable, dont l’impuissance contraindrait Emmanuel Macron à la démission. Et chacun d’échafauder avec gourmandise les combinaisons les plus baroques, qui aboutissent à mettre au pouvoir les personnages les plus dangereux ou les coalitions les plus inattendues.
Le pire, dans cet exercice de politique-fiction, c’est qu’il n’est pas invraisemblable. La France insoumise, que le fonctionnement normal des institutions écarte par définition du gouvernement, réclame à cor et à cri motion de censure, dissolution ou démission présidentielle, sachant que seul le chaos lui donne une chance d’atteindre son but. Le RN, fort de ses solides intentions de vote, peut parier que le premier parti de France sortirait vainqueur d’une séquence tempétueuse. Le PS enfin, pressé de montrer à la gauche radicale qu’il peut être aussi irresponsable qu’elle, est tenté lui aussi d’allumer l’incendie. Comme les somnambules de Christopher Clark, chacun se croyant génial stratège entraînerait tout le monde au fond du gouffre.
Il est vrai que tout va si bien en France que le pays peut bien se payer le luxe d’un nouveau psychodrame. La dette est maîtrisée, la société est apaisée, l’industrie se porte à merveille, la concurrence internationale est négligeable, les empires ne montrent aucun signe d’agressivité, les États-Unis sont une force de stabilité et le paysage mondial est d’un calme anesthésiant. Dans ces conditions, chaque parti, chaque leader, chaque coalition a tout loisir de jouer sa propre carte sans se soucier des conséquences. Sans ironie, cette fois, tel est malheureusement l’état d’esprit d’une partie des responsables politiques, qui croient, tel Gribouille, se protéger de la pluie en se jetant à l’eau.
Qu’espérer ? Que les derniers des mohicans de la politique rationnelle, au PS et ailleurs, comprennent qu’une nouvelle période de charivari politique serait désastreuse pour le pays, et sans doute pour eux-mêmes, que l’incertitude mine l’économie et désespère la société, et qu’il vaut mieux deux années imparfaites, incertaines mais stables qui laisseront le temps aux forces raisonnables de préparer l’avenir, plutôt qu’une crise certaine et parfaite, qui ne profitera qu’aux extrêmes.
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