BARBARA BUTCH : L’IMPASSE INTERSECTIONNELLE
Lesbienne et obèse, victime de discriminations croisées et d’insultes permanentes, la DJ qui fut une vedette de la cérémonie des Jeux Olympiques devrait susciter la compassion et la solidarité des militants intersectionnels. Mais il y a un problème : elle est juive…
On connaît ce concept d’intersectionnalité, dont on fait grand cas dans la gauche radicale : il faut tenir compte, dans la lutte féministe et antiraciste, comme dans le combat contre les intolérances anti-LGBTQ+, du croisement des discriminations, dont sont par exemple victimes les femmes des minorités, maltraitées en tant que femmes et en tant que « racisées », ce qui les distingue des femmes blanches.
À vrai dire, pour un esprit candide, cette découverte ne surprend guère. Sans être un aigle de la pensée, on se doute bien que les personnes victimes de deux discriminations sont en moyenne plus à plaindre que celles qui n’en subissent qu’une seule. Monsieur de La Palisse sociologue n’aurait pas dit mieux. Chanteur américain des années 1950, Sammy Davis Junior, selon la légende, l’avait remarqué l’un des premiers, lui qui aurait lancé un jour : « Je suis noir, juif et borgne, que vous faut-il de plus ? » (*)
Une hiérarchisation des victimes
Mais bien sûr, ce truisme intersectionnel et ronflant présente une faille importante : il conduit à la hiérarchisation des victimes. Toutes et tous sont égaux devant le racisme, la grossophobie ou la lesbophobie. Mais certaines et certains sont plus égaux que d’autres. Ce qui conduit à cette dérive bien connue : au lieu de réunir tous ceux qui subissent ces injustices, on établit entre eux des distinguos plus ou moins pertinents, qui tendent à remplacer la solidarité des dominés par une vaste concurrence victimaire. De là à distinguer les victimes – ou les coupables – selon la couleur de leur peau, c’est-à-dire à introduire une logique communautaire dans la lutte contre les discriminations, il n’y a qu’un pas.
Le cas Barbara Butch
Ainsi du cas exemplaire de Barbara Butch, jeune DJ qui avait mis en rage l’extrême droite au cours de la cérémonie parisienne des Jeux Olympiques à l’été 2024 parce qu’elle trônait au centre d’un banquet qu’on avait abusivement assimilé à la Cène. Combattant la lesbophobie et la grossophobie, Barbara Butch fait partie de la scène parisienne et médiatique ; elle vient même d’être désignée directrice artistique de la 25e Nuit Blanche consacrée à l’art contemporain.
Depuis toujours, cette DJ qui ne cache pas ses sympathies pour la gauche est l’objet de sarcasmes, d’insultes, d’invectives et même de menaces physiques, émanant souvent de l’extrême droite. Voilà qui mériterait sans doute solidarité et, en tout cas, considération. Seulement voilà, Barbara Butch a aussi des ascendances juives. Inquiète de la montée de l’antisémitisme, elle-même en butte à la haine anti-juive, elle a co-signé une tribune soutenant la proposition de loi contre l’antisémitisme présentée par la députée macroniste Caroline Yadan.
Il n’en fallait pas plus aux militants LFI pour inscrire aussitôt la jeune DJ sur une liste noire. Sans jamais être désavouée par l’organisation nationale, la section grenobloise de LFI a appelé au boycott de la jeune femme, dont la venue est annoncée à Grenoble. Leur argument ? La proposition Yadan – effectivement contestée et retirée de l’ordre du jour de l’Assemblée – assimilait à de l’antisémitisme les discours demandant la destruction de l’État d’Israël. Ce à quoi Barbara Butch a répondu qu’elle ne voyait pas dans le texte un soutien à Netanyahou, mais une volonté de mieux combattre l’antisémitisme en France, qui a effectivement explosé depuis le 7 octobre 2023.
Plutôt que d’en discuter avec l’intéressée, les militants LFI ont directement appelé au boycott, rangeant Barbara Butch parmi les soutiens du massacre de Gaza, qu’ils tiennent pour un génocide. Ainsi, une DJ obèse, lesbienne et juive est victime de trois discriminations croisées, selon le vocabulaire intersectionnel en vigueur. Mais plutôt que de les additionner, les militants LFIstes opèrent une soustraction : les opinions « sionistes » de Barbara Butch, liées à son ascendance juive revendiquée, lui retirent sa qualité de victime – pourtant évidente – de « grossophobie » et de « lesbophobie ». Il y a décidément, chez ces ardents procureurs des discriminations, des bonnes et des mauvaises victimes.
(*) La phrase en question est souvent attribuée au chanteur et comédien, membre du « Rat Pack » de Sinatra, victime des préjugés de son temps quoique très populaire. Il ne l’a pas prononcée et ne l’aimait pas, mais elle est restée accolée à sa mémoire.
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