L’édito – La guerre sans tête

LA GUERRE SANS TÊTE

LeJournal.info
4 min ⋅ 06/03/2026

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Déclenchée pour régler le différend avec l’Iran, l’opération « Fureur épique » risque de dégénérer pour se changer en « Massacre erratique ».

« La guerre, écrivait Clausewitz, théoricien prussien des conflits armés, n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. » La phrase est célèbre, elle a suscité une multitude d’exégèses et donné un premier cadre intellectuel à l’analyse de la guerre. Pourtant, prise au pied de la lettre, c’est certainement l’une des maximes les plus fausses de l’histoire de la pensée.

On déduit de ce théorème que la guerre est entièrement subordonnée aux objectifs des belligérants, qu’elle obéit à une rationalité prévisible, qu’elle n’est qu’un moyen au service d’une logique qui la dépasse, dont les dirigeants politiques détiennent la maîtrise. L’ennui, c’est que les exemples du contraire s’observent à foison. En 1914, l’Autriche, soutenue par l’Allemagne, veut une guerre limitée pour mettre à la raison la Serbie qui lui dispute la domination sur la Bosnie-Herzégovine. Elle déclenche une guerre qui s’étend à toute l’Europe et bientôt au monde entier, qui provoque sa chute, ruine le continent et conduit à la victoire du communisme en Russie.

En 1940, Hitler attaque la Pologne en pensant que les démocraties munichoises le laisseront faire. Mais ce sont les signataires des accords de Munich, Chamberlain et Daladier, qui lui déclarent la guerre, laquelle devient en un an une guerre mondiale qui va bouleverser la planète entière. Les États-Unis attaquent l’Irak pour remplacer Saddam Hussein par un régime démocratique. Ils instaurent une anarchie guerrière dans le pays et font la courte échelle aux menées islamistes. Ils veulent punir les dirigeants afghans qui ont accueilli les commanditaires de l’attentat du 11 septembre. Ils suscitent une guerre civile qui finit par mettre les Talibans au pouvoir. Etc., etc.

La logique autonome de la guerre

La guerre n’est pas seulement un moyen. Elle possède une force autonome, dont la violence change les données du problème qu’elle est censée résoudre. Elle est sauvage, extrême et imprévisible. Clausewitz l’avait d’ailleurs senti, puisqu’il avait amendé lui-même sa maxime dans la suite de son livre pour prendre en compte la « montée aux extrêmes », « le brouillard de la guerre », le rôle des passions, l’hubris ou la haine, et celui des « contingences » qui rendent les événements souvent opaques et déconcertants.

Si l’on veut une métaphore, la guerre n’est pas un chien d’attaque que l’on lâche sur ses ennemis pour les contraindre à une action donnée. C’est bien plus un tigre dont on ouvre la cage et qui se met à dévorer au hasard ceux qui ont le malheur de se trouver sur son chemin.

Celle de Trump contre l’Iran n’échappe pas à la règle. Officiellement, il s’agissait de détruire le potentiel offensif des Iraniens et de provoquer ainsi un changement de régime. Mais les dirigeants iraniens refusent de négocier, préparent une succession et résistent aux bombardements. Si bien que les objectifs de guerre – incontestablement rationnels – sont soudain révisés à la baisse.

Trump en revient à l’arrêt du programme nucléaire et à la destruction des missiles iraniens, laissant entendre qu’il veut négocier, tout en bombardant de plus belle, puis en déclarant de manière totalement baroque qu’on doit le consulter sur le nom du successeur du Guide suprême. Confusion, zig-zag et volte-face face à un ennemi qui ne donne pas signe de reddition, contrairement aux espérances initiales.

Le conflit oppose en principe trois pays : l’Iran d’un côté, Israël et les États-Unis de l’autre. Mais les missiles sont aussi tombés sur les pays du Golfe, qui se retrouvent embarqués dans les opérations, tout comme la France, impliquée par contagion, parce qu’elle a signé avec eux des accords de solidarité en cas de conflit.

Israël en profite du fracas iranien pour attaquer le sud du Liban, officiellement dans le but d’affaiblir encore le Hezbollah, mais peut-être aussi pour conquérir une bande de territoire libanais qui lui servira de glacis. Netanyahou met encore à profit les échanges de missiles avec l’Iran pour renforcer son contrôle sur Gaza détruite et la Cisjordanie en voie d’annexion.

Si bien qu’ayant pour but de solder le différend avec les mollahs, la guerre risque de provoquer le remodelage de la région entière, sans qu’on puisse en saisir toutes les conséquences.

Le risque d’un choc économique mondial

Il s’agit au départ d’un conflit militaire. Mais si le détroit d’Ormuz est bloqué, la guerre risque de se doubler d’un choc pétrolier et, s’il se prolonge, d’une crise économique, qui sera par définition néfaste à la popularité déjà chancelante de Donald Trump.

Dans ce cas, la faible rationalité qui domine le déclenchement du conflit se changera en machine folle qui menacera son instigateur lui-même. En un mot, le tigre est sorti de sa cage ; il n’est pas près d’y rentrer.


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.