L’édito – Démocratie : Ce que Marine Le Pen ne veut pas comprendre

DÉMOCRATIE : CE QUE MARINE LE PEN NE VEUT PAS COMPRENDRE<br><br>Bien au-delà des aboyeurs du RN, une partie des commentateurs répètent sur tous les plateaux que dans l’affaire Le Pen, les juges ont pris une décision politique alors que la souveraineté n’appartient qu’au peuple. Quelques rappels s’imposent.

LeJournal.info
4 min ⋅ 04/04/2025

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Le seul juge qui vaille, c’est le peuple. La souveraineté lui revient et les juges ne sauraient se mettre en travers. Si le peuple veut élire Marine Le Pen, quand bien même elle serait condamnée, sa volonté doit prévaloir, faute de quoi nous tomberions dans « le gouvernement des juges ». Telle est la thèse des défenseurs de Marine Le Pen dans la controverse violente qui les oppose à l’instance judiciaire.

L’argument, il faut le reconnaître, est propre à ébranler une partie de l’opinion. Après tout, le mot même de démocratie – en grec : demos, le peuple, kratos, le pouvoir – signifie que dans un régime démocratique, le peuple gouverne, par lui-même ou par ses représentants. Aucun pouvoir non-élu ne peut lui être supérieur.

L’ennui dans cette définition simple, c’est qu’elle ne couvre que la moitié du sujet. La démocratie ne repose pas seulement sur l’élection. Elle se fonde aussi sur un certain nombre de principes destinés à garantir la liberté : liberté de pensée, d’expression, de vote, règne de la loi et séparation des pouvoirs. La raison en est fort simple : si d’aventure le peuple s’avise d’élite un dictateur, pourrait-on continuer à dire que le pays concerné est une démocratie ? On voit bien que non. Exemple extrême : Hitler est arrivé au pouvoir par des mécanismes démocratiques (une majorité relative dans les urnes, et une désignation régulière par le président de la République). Or chacun sait qu’il a établi presqu’aussitôt la pire dictature de l’Histoire.

Les principes dont nous parlons ont pour but d’éviter que s’instaure une « dictature de la majorité » qui se traduirait par l’oppression de la minorité, et bientôt par celle des citoyens en général. Pour cette raison, les théoriciens de la démocratie – Montesquieu par exemple – ont stipulé que le « pouvoir du peuple » devait être encadré, en début de période, par un texte fondamental qu’on a appelé constitution, dans lequel sont consignés, outre le mode de fonctionnement des institutions, les principes fondamentaux des régimes de liberté (les droits humains, pour faire court).

De la même manière, ils ont prévu un système de « séparation des pouvoirs » en distinguant le pouvoir de faire les lois, conféré aux élus ou bien au peuple par référendum, le pouvoir de les appliquer, confié à l’exécutif, lui-même élu directement ou bien désigné par les assemblées, et enfin le pouvoir de contrôler cette application en sanctionnant les contrevenants, pouvoir dévolu à une justice indépendante, laquelle se prononce dans le cadre des lois. Autrement dit, la démocratie ne saurait se résumer au « pouvoir du peuple ». Elle comprend aussi toute une série de mécanismes destinés à éviter l’arbitraire. Ces mécanismes échappent-ils au peuple ? Non ! C’est lui qui met en place la constitution, par un vote solennel ou par celui de ses représentants, acceptant ainsi de s’autolimiter pour éviter le risque d’une « dictature de la majorité ».

Ce principe élémentaire doit être rappelé sans cesse : depuis le jugement de condamnation de Marine Le Pen, il est sans cesse nié, déprécié, contesté par ses défenseurs avec une parfaite mauvaise foi. « Les juges n’ont pas à se substituer au peuple » : le mantra est répété comme un leitmotiv par les avocats du populisme, à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche, alors qu’il repose sur l’oubli volontaire des principes de liberté. Il faut donc le proclamer sans relâche : les juges qui ont condamné Marine Le Pen se situent dans le droit fil des règles légales et constitutionnelles. Il leur revient, conformément à la constitution, de sanctionner tout citoyen qui enfreint les lois, serait-il populaire ou électoralement puissant, selon un code préétabli par le peuple et ses représentants. C’est ce qu’ils ont fait.

L’oubli des règles de base d’une démocratie est le propre du discours populiste : en usant d’un sophisme par omission, ses porte-parole tendent en fait à substituer au règne du droit celui de la force. Tant que nous avons le soutien du peuple qui nous donne la force nécessaire, disent Donald Trump, Viktor Orban, Éric Zemmour ou Marine Le Pen, nous sommes habilités à faire ce qui nous chante. Quoi qu’en disent les juges et les tribunaux. D’où la campagne insistante menée contre les conventions internationales, les cours de justice internationales ou nationales, et la magistrature en général. Le populisme, on le comprend facilement, est dès lors le fourrier de l’arbitraire et de la dictature. Tel est le sens profond des philippiques adressée à la justice par les responsables lepénistes.


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.