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Lancé à l’assaut de la domination MAGA, le Parti démocrate a jugé bon de tourner le dos à la rhétorique « woke » qui avait imprégné son discours et facilité la victoire de Donald Trump. Paradoxe à méditer : il penche maintenant vers les thèses sociales-démocrates qu’on affecte souvent de mépriser au sein de la gauche française.
C’est un effet collatéral de ces élections de mi-mandat où la gauche américaine tente de faire reculer le mouvement MAGA et les folies de son chef Donald Trump : le moment woke qui a dominé le discours des démocrates depuis plusieurs années est en passe de s’achever.
Le recul du discours woke chez les démocrates
On l’avait déjà relevé dans cette lettre en commentant la déclaration d’Alexandria Ocasio-Cortez. « Woke 1 was crazy » [« la première phase du mouvement woke était dingue »], avait lâché cette figure éminente de la gauche américaine. Dans deux articles éclairants, Le Monde décrit le virage sur l’aile qui a ramené les démocrates vers des revendications économiques et sociales plus que culturelles.
En mettant en avant les revendications de genre et de race dans l’espoir de fédérer les minorités, tout en prônant une politique sociale et économique plutôt libérale, le Parti démocrate avait largement perdu l’appui des classes populaires au profit du populisme trumpien. La dénonciation du « wokisme », fondé sur une bataille culturelle décoloniale et intersectionnelle, prônant le « politiquement correct » et la « cancel culture », avait fourni au mouvement MAGA une cible commode propre à rallier à la fois les conservateurs, qui en ont fait un épouvantail, et les classes populaires désorientées par cette remise en cause agressive des valeurs traditionnelles. Dans Le Monde, Valentine Faure rappelle ce slogan à la fois injuste et redoutable utilisé par les propagandistes MAGA : « Kamala Harris is for they/them [en référence aux pronoms utilisés par certaines personnes trans]. President Trump is for you » (« Kamala Harris est pour “iels”, le président Trump est pour vous »).
Le retour des revendications économiques et sociales
Sous l’influence du sénateur du Vermont Bernie Sanders, de la revue socialiste Jacobin, ou celle du mouvement des Democratic Socialists of America (DSA), la gauche américaine s’est détournée de cette bataille culturelle gagnée haut la main par Donald Trump pour pointer les inégalités économiques et revenir à une vision universaliste de la lutte pour la justice sociale. Le sociologue marxiste Vivek Chibber, autre figure influente, en a tiré une conclusion lapidaire : « Le mouvement “woke” a été un désastre, et ce désastre est dû au fait qu’il s’agissait d’un mouvement de classe » (il entend par là un mouvement animé principalement par des membres des classes aisées ou intellectuelles).
Cité par Valentine Faure, le philosophe Asad Haider avait résumé dès 2018 cet aggiornamento nécessaire : la conception identitaire – selon laquelle l’appartenance à un groupe opprimé en raison de sa race ou de son genre représente le principal déterminant de ses intérêts politiques – fait écran à l’injustice la plus fondamentale qui règne au sein de la société américaine : celle des inégalités économiques.
Les midterms comme test de stratégie politique
Plusieurs leaders démocrates ont ainsi remporté des succès spectaculaires en adoptant un discours fondé sur les conditions de vie concrètes des Américains modestes, bien plus que sur la mobilisation des minorités, tels Zohran Mamdani, nouveau maire de New York, ou Abdul El Sayed, vainqueur de la primaire démocrate pour le poste de sénateur du Michigan.
La plupart des candidats démocrates dans ces midterms ont ainsi abandonné la rhétorique « woke », souvent au profit d’un projet qu’on qualifierait en Europe de social-démocrate, axé sur l’intervention de l’État, les luttes syndicales, la sécurité sociale et la redistribution des richesses amassées par les propriétaires des multinationales, et voué à la dénonciation d’un trumpisme brutal, mensonger et corrompu. Petite remarque ironique : au moment où en France on affecte souvent de juger la social-démocratie désuète et sur le déclin, ce sont ses thèses qui renouvellent le logiciel de la gauche américaine.
Le résultat des midterms dira si cette stratégie politique est pertinente. Mais elle a déjà atteint un de ses objectifs : se débarrasser des errements communautaires, décoloniaux ou intersectionnels qui ont tant fait pour la victoire de Donald Trump.
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