L’édito – Interdire CNews ?

INTERDIRE CNEWS ?

LibreJournal.fr
3 min ⋅ 02/11/2026

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Formulée à gauche, la proposition, qui semble logique, se heurte à des objections difficiles à surmonter, si les démocrates veulent respecter leurs propres principes.

Interdire la chaîne de Bolloré ? Une pétition diffusée sur le site de l’Assemblée le réclame à cor et à cri. Criminaliser l’emploi du terme « grand remplacement » ? Plusieurs voix se sont élevées à gauche pour aller dans ce sens. Mais est-on sûr que ces deux idées soient si bonnes et si fondées ?

Certes, CNews est devenue, depuis plusieurs années, un organe de propagande de l’extrême droite française. Elle a été sanctionnée à diverses reprises par l’Arcom, organe de régulation des médias, pour manquement à ses obligations contractuelles. Aussi bien, la thèse du « grand remplacement », qui désigne l’immigration extra-européenne comme un fléau existentiel pour la nation française, présente une indiscutable connotation raciste.

Les conséquences politiques d’une interdiction de CNews

Pourtant, les deux propositions de proscription se heurtent à des objections dérangeantes. La première relève de la tactique politique. En prononçant cette interdiction, les autorités de la République – le gouvernement, ou bien les organes de régulation – offriront à la même extrême droite un thème de campagne tout trouvé. Celle-ci aura beau jeu de se victimiser, de dénoncer une atteinte scandaleuse à la liberté d’expression, de stigmatiser « la bien-pensance » qui, incapable de réfuter les thèses de ses adversaires, préférera les interdire comme dans n’importe quelle dictature. L’opinion sera appelée à juger d’une affaire où le camp républicain jouera le rôle du censeur, du policier de la pensée, de l’ennemi de la liberté d’expression, alors même qu’un tiers des électeurs au moins se prononcent en faveur de Reconquête ou du Rassemblement national. Difficile posture pour un démocrate.

La liberté d’expression et ses limites

La seconde objection porte sur le principe. La liberté d’expression consiste en démocratie à admettre les opinions les plus diverses, seraient-elles choquantes pour une partie de la population. C’est le sens de la citation faussement attribuée à Voltaire, mais qui est censée résumer sa pensée : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ».

Cette maxime souvent invoquée n’est évidemment pas absolue. Elle souffre des exceptions, selon le principe posé par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 dans son article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. »

Il ne suffit donc pas de dire : « CNews est d’extrême droite », ou « l’idée du grand remplacement est raciste » pour obtenir leur interdiction. Il faut démontrer que cette chaîne abuse de sa liberté, ou que les promoteurs de la thèse fantasmatique du grand remplacement font œuvre de racisme, dans les formes prévues par la loi. Or la loi et la justice ont tendance, jusqu’à présent, à protéger la liberté d’expression contre les velléités répressives du gouvernement ou des plaignants. On se permettra d’ajouter : heureusement.

Pour cette raison, ce sont les expressions directement racistes, appelant à la haine ou à la violence contre telle ou telle minorité, qui sont fort justement réprimées (telles celles de Soral ou de Dieudonné). Les formules indirectes, les propagandes obliques, qui n’insultent personne mais favorisent les actes racistes par leurs raisonnements fallacieux, doivent-elles tomber aussi sous le coup de la loi ? On entre là sur un terrain mouvant et glissant.

Les frontières juridiques du discours politique

Un exemple, pris dans un autre secteur de l’opinion. Le chef de LFI, Jean-Luc Mélenchon, à deux reprises au moins, a plaisanté publiquement sur les noms juifs, un exercice qui ressort du lexique habituel de l’antisémitisme. Fallait-il le sanctionner judiciairement ? Ou, a fortiori, interdire un parti dont le leader a joué consciemment avec les symboles antisémites ? Nous ne le croyons pas et, somme toute, en dehors de compréhensibles dénonciations, la question de la répression n’est même pas apparue dans le débat public.

De même, la dénonciation du sionisme par l’extrême gauche est souvent taxée d’antisémitisme par ses adversaires. Une loi dirigée contre l’antisionisme, dite « loi Yadan », a même été proposée à l’Assemblée, s’attirant les foudres du mouvement propalestinien. Là aussi, les principes démocratiques ont conduit les promoteurs de cette proposition à la retirer et elle n’a même pas été examinée.

La proscription légale de tout propos favorisant indirectement le racisme se heurte au flou du concept et à une rare difficulté d’interprétation. Après tout, la rhétorique du Rassemblement national, dirigée contre l’immigration en général, et donc contre tous les immigrés, favorise, elle aussi – du moins on peut le penser – la commission d’actes racistes. Faut-il en conséquence interdire le RN ? Et faut-il sanctionner juridiquement toute personne qui demande à restreindre l’immigration ? Personne de sensé ne le propose plus. De même qu’on n’a interdit ni Trump, ni Meloni, ni Farage, ni Vox, ni l’AfD.

S’agissant de CNews, la proposition de Yannick Jadot, qui propose d’accroître progressivement les sanctions qu’encourrait de nouveau CNews en cas de nouvelle faute, paraît beaucoup plus pertinente. Pour le reste, c’est le fardeau des démocrates que d’endurer, pour rester fidèles à leurs principes, la louche propagande de leurs adversaires…

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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.