L’édito – L’ignorance au pouvoir

L’IGNORANCE AU POUVOIR

LibreJournal.fr
4 min ⋅ 01/04/2026

Lire l’éditorial en ligne

C’est un aspect négligé de la crise démocratique que nous traversons : trop de leaders politiques et de militants font reposer leurs déclarations… sur une ignorance péremptoire.

Aly Diouara, maire de La Courneuve, est un homme de communication inventif. Pour célébrer sa victoire, il a mis en ligne une vidéo qui le montre gravissant l’escalier de sa mairie, accompagnée d’un slogan qui sonne bien : « Une ville, un peuple, un maire ». Aussitôt, une petite tempête s’est levée sur les réseaux, alimentée par l’extrême droite, trop heureuse de le prendre en faute. Cette formule, a-t-on relevé, rappelle fâcheusement, par sa structure rhétorique, celle qu’utilisait Hitler pour définir son régime : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer » (« Un peuple, un empire, un guide »). Aussitôt, le piètre édile a supprimé sa publication pour la remplacer par une autre, dénuée de toute connotation malencontreuse.

Polémiques et références historiques

Ce pas de clerc ne tient pas, du moins on l’espère, à la malignité du maire, mais bien plus à l’ignorance. C’est un des phénomènes nouveaux et préoccupants du paysage politique. Trop souvent, désormais, l’oubli, volontaire ou involontaire, des réalités historiques vient empoisonner le débat public, à rebours de toute rigueur mémorielle.

Les exemples abondent, pas seulement chez LFI. Martine Vassal, candidate de droite à la mairie de Marseille, dans un débat télévisé de campagne, trouve astucieux d’orner son intervention du célèbre triptyque « Travail, Famille, Patrie », avant de se rétracter quand on lui fait remarquer que la formule était en fait la devise de l’État français instauré par Philippe Pétain en 1940 et de la politique de collaboration avec les nazis. Oubli ? Ignorance ? Clin d’œil désinvolte et maladroit à l’extrême droite ? On ne sait.

Son rival Sébastien Delogu, interrogé sur la comparaison d’Emmanuel Macron avec le Maréchal, avancée par un de ses camarades, répond ceci : « Je n’ai pas vu, non. Je ne connais pas tellement l’Histoire que cela, j’apprends aussi. Je ne sais pas qui est Pétain. J’ai entendu parler de lui, je sais qu’apparemment c’est un raciste… ». Certains, pour prendre sa défense, dénoncent ses contempteurs en rappelant que Delogu est un ancien chauffeur et voient dans ces critiques « un racisme de classe ». Étrange argument : pour ceux-là, donc, les classes populaires sont par nature ignorantes des bases élémentaires de l’Histoire contemporaine. Quelle confiance dans le peuple ! Comme disait le vieux Marx quand on proposait devant lui d’interdire les intellectuels dans les organisations ouvrières : « On n’a jamais rien bâti sur l’ignorance ! »

Ignorance et formation politique

On fera remarquer, au demeurant, que la scolarité en France est obligatoire jusqu’au collège, établissement où l’on est censé apprendre les rudiments de l’histoire récente. Aussi bien, LFI, le parti de Delogu, s’enorgueillit de disposer de centres de formation performants pour ses militants. Manifestement, aucune de ces deux écoles ne lui ont expliqué qui était ce Pétain. Troublante découverte.

Il en va de même quand Mathilde Panot, présidente de groupe à l’Assemblée, assure d’un ton définitif que Léon Blum n’avait pas d’expérience parlementaire quand il est arrivé au pouvoir en 1936, alors que le leader de la SFIO a été député puis président du groupe socialiste à la Chambre depuis 1919. Ce qui veut dire qu’une des cheffes de file les plus connues de l’extrême gauche française n’a jamais lu une biographie de Léon Blum, ni même sa fiche Wikipédia.

Tout comme ces étudiants américains qui scandaient ardemment « Libérez la Palestine de la rivière à la mer ! », sans pouvoir donner le nom de cette rivière et de cette mer et encore moins les situer sur une carte. Ou encore ces militants antiracistes qui dénoncent hautement et légitimement l’immense crime commis par les Européens en organisant le commerce transatlantique des esclaves, mais ne soufflent pas un mot de la traite musulmane ou de la traite intra-africaine, qui ont pourtant arraché elles aussi à leur terre natale des millions de pauvres victimes.

Ou ces militants propalestiniens qui affirment l’illégalité constitutive de l’État d’Israël mais oublient de préciser que c’est un vote majoritaire de l’ONU qui a prononcé le partage de ce territoire ancien de l’Empire ottoman entre les Juifs et les Arabes. Il est vrai qu’ils font le pendant de ces partisans du gouvernement israélien qui dénient toute base juridique à la reconnaissance d’un État palestinien.

Une crise du débat public

Si bien qu’une bonne partie de la discussion publique, démultipliée par les réseaux, repose aujourd’hui sur une ignorance aussi abyssale que péremptoire. Comment développer une argumentation rationnelle quand on malmène ou qu’on occulte à ce point les bases mêmes de l’histoire moderne ?

On peut y voir au moins deux défaillances : celle de l’école publique d’une part, qui échoue à donner aux futurs citoyens les armes élémentaires du savoir leur permettant de juger des affaires publiques ; celle des chefs de partis politiques, qui négligent la formation de leurs adhérents, alors même que, traditionnellement, les partis palliaient par une pédagogie populaire les lacunes du système d’enseignement. On cherche souvent les sources de la crise démocratique que nous traversons : en voici une.


Voir LibreJournal en ligne


DON DÉFISCALISÉ Je fais un don

Pour un socialisme démocratique renouvelé et indépendant,
Je soutiens LibreJournal.fr


CHRONIQUE Marc Bloch au Panthéon : il est temps !

Il y a un an et demi, le président de la République annonçait l’entrée de Marc Bloch au Panthéon sans fixer de date. Depuis, cet hommage a été différé plusieurs fois pour des raisons diverses. On l’annonce à nouveau pour le mois de juin. Peut-être. Espérons : Marc Bloch représente tout ce que la France doit honorer. Lire l’article



PAGE BLANCHE L’Europe, puissance en mal d’imaginaire

Le terrain des représentations collectives n’est jamais vacant : lorsqu’il n’est pas investi, il est occupé par d’autres. L’Europe en fait aujourd’hui l’expérience, présente dans les faits mais absente des récits. Un décalage qui laisse immanquablement prospérer les discours simplificateurs. Lire l’article



KLEPTOCRATIE Ormuz : le détroit des initiés

Alors que la crise d’Ormuz agite les marchés, des mouvements financiers suspects ont précédé les annonces de Trump. Une confusion entre pouvoir politique et intérêts privés qui ne suscite pourtant pas l’indignation générale. C’est peut-être là le plus préoccupant. Lire l’article



GÉOPOLITIQUE Les Libanais otages d’une guerre sans fin

Le Hezbollah a attiré la foudre sur le Liban. Mais la riposte d’Israël, brutale et disproportionnée, aggrave les divisions et risque de ruiner une nouvelle fois le pays. Lire l’article



GÉOPOLITIQUE Pierre Haski : « Si l’Europe ne réagit pas, elle sera vassalisée »

Dans son essai La fin d’un monde (Stock), le journaliste Pierre Haski revisite sa vie professionnelle et dessine le tableau du monde nouveau qui émerge dans le fracas et la fureur de notre actualité. Celui qui nous accompagne chaque matin depuis 2018 avec sa chronique internationale sur France Inter fait l’éloge d’un métier lui aussi en pleine mutation. Lire l’article


LibreJournal.fr a 3 ans et il a déjà beaucoup grandi, mais nous avons besoin de vous !

Pour nous soutenir, deux formules d’abonnement : annuelle (80€/an) ou mensuelle (4€/mois).



LibreJournal.fr

Par - LibreJournal.fr

Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.