L’édito – La gauche contre la bureaucratie ?

LA GAUCHE CONTRE LA BUREAUCRATIE ? - La revue Le Grand Continent, décidément une référence dans les débats contemporains, publie un manifeste pour la modernisation de l’État. Œuvre utile : la lutte contre la bureaucratie est un point aveugle des programmes de gauche.

LeJournal.info
4 min ⋅ 02/02/2026

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Certes, le titre de ce texte n’est guère habile, sauf à invoquer une provocation salutaire : « Manifeste pour un DOGE de gauche ». Pondu par Alexandre Pointier, inspecteur des Finances, il fait référence à l’organisme de réforme à la hache créé par l’administration Donald Trump et un temps dirigé par Elon Musk, dont la brutalité a heurté profondément les agents publics américains sans obtenir de résultat convaincant. Mais l’ajout de la locution « de gauche » en fait le véritable intérêt.

Un thème laissé à la droite et à l’extrême droite

La désaffection envers des services publics jugés inefficaces et lointains est l’un des principaux aliments de la montée populiste. L’extrême droite et la droite s’en sont emparées pour proposer un remède de cheval qui aboutirait surtout à un retrait de la puissance publique, au nom de la lutte contre une dépense publique jugée excessive et gaspilleuse. La recherche d’une meilleure efficience est en conséquence tenue par la gauche pour une obsession libérale aux relents austéritaires et antisociaux.

Pourtant, en ces temps de déficit chronique et de pénurie financière, la gauche a toutes les peines du monde à convaincre l’opinion de la nécessité d’accroître encore le coût et le périmètre de l’intervention de l’État. Certes, il existe des marges budgétaires du côté de la taxation des plus riches. Mais, aussi nécessaire qu’elle soit, cette augmentation de la pression fiscale atteint vite une limite : celle de l’impopularité de l’impôt et du petit nombre des contribuables opulents qu’on se propose de taxer. Si bien que l’idée d’augmenter encore les prélèvements obligatoires sans réfléchir à leur usage semble aussi utile à l’opinion que l’arrosage d’un tas de sable.

Quatre pistes pour moderniser l’action publique

La question de l’efficacité de la dépense publique est donc cruciale pour tout programme de gauche, sauf à se réfugier dans l’incantation fiscaliste, ou bien dans une dangereuse indifférence à l’égard de l’endettement du pays. D’où ce manifeste dérangeant, qui refuse l’alternative entre justice sociale et rigueur budgétaire au profit d’une réforme en profondeur des méthodes de l’administration. « Le vrai clivage, écrit Pointier, n’est pas entre efficacité et solidarité, mais entre un usage technocratique des indicateurs pour couper à l’aveugle dans les dépenses, et un usage démocratique pour rendre l’État plus juste, plus lisible et plus puissant là où il est attendu. » Sur le plan politique, cet énarque inventif remarque qu’il serait néfaste et contre-productif de laisser à la droite et à l’extrême droite le thème de la lutte contre la bureaucratie.

Le manifeste cite quatre pistes de réforme : d’abord un audit de l’action publique pour redéployer les fonds plutôt que les couper (identifier les dépenses peu utiles, simplifier drastiquement les structures administratives pour dégager des marges) ; réinvestir ensuite massivement dans les fonctions vitales (santé de proximité, éducation, logement et mobilité verte) ; mesurer l’impact social réel de l’action publique (indicateurs de satisfaction, accès aux droits, égalité territoriale et budgets pilotés par objectifs qualitatifs plutôt que par reconduction mécanique) ; utiliser la technologie pour simplifier le fonctionnement administratif (IA pour les tâches répétitives, open data pour la transparence et l’évaluation). Le tout devant aboutir à restaurer, par une meilleure productivité, la présence humaine dont les administrés déplorent la frustrante raréfaction.

Une réforme difficile, mais incontournable

Rien de simple dans ce programme. Il suppose de bousculer les habitudes, de remettre en question les situations acquises. Il suppose une gestion humaine et intelligente des carrières des agents publics, soumis à l’impératif de modernité et de plus grande mobilité. Il implique de vaincre les préventions des syndicats de la fonction publique, qui ont vite fait d’assimiler ce genre de réforme à un trivial alignement sur la logique du privé, alors qu’il s’agit au contraire de réaffirmer l’idéal de service public qui doit animer l’administration.

Mais, sauf à camper sur un conservatisme de gauche qui handicapera tout projet progressiste, il y a là une piste décisive pour ouvrir des voies nouvelles à une gauche du réel qui se soucie de rendre l’action publique plus proche et plus efficace. Les populistes de la gauche radicale le dénonceront au nom d’une idéologie fermée et dépassée : raison de plus pour s’y intéresser.


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.

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