LE VRAI FRONT POPULAIRE
Les partisans de la « primaire unitaire » se réclament du Front Populaire de 1936 pour promouvoir leur entreprise. Problème : ils oublient d’en rappeler la vraie nature.
Louer Blum, 1936 et le gouvernement de Front Populaire ? Voilà une œuvre pieuse, à laquelle les organisateurs d’une « primaire populaire » de plus en plus hypothétique ont sacrifié mardi soir à la Bellevilloise à Paris. Qui peut s’en plaindre ? Le Front Populaire dirigé par Léon Blum, socialiste réformiste, marqua l’une des grandes étapes dans la longue histoire de la gauche française, qui a débouché sur d’importantes réformes et permis à la classe ouvrière d’être pour la première fois représentée en tant que telle à la tête du gouvernement du pays. Heureux souvenir…
Encore faut-il que cette référence glorieuse soit comprise pour ce qu’elle était vraiment, ce qui n’est pas exactement le cas au sein de ce collectif réunissant écologistes, socialistes et personnalités indépendantes de la gauche radicale, tous pressés de se débarrasser au plus vite de l’aile sociale-démocrate de la coalition qu’ils souhaitent néanmoins rassembler.
Une alliance défensive face à l’extrême droite
Alliance électorale constituée après le 6 février 1934 et la tentative factieuse et meurtrière fomentée par les ligues d’extrême droite, en grande partie sous la pression de la base socialiste et communiste angoissée devant la montée des fascismes, le Front Populaire était totalement étranger aux prétentions révolutionnaires de la gauche radicale de l’époque.
Constatant l’échec dramatique de sa stratégie « classe contre classe », qui avait facilité l’arrivée des nazis au pouvoir, Staline avait donné l’ordre aux partis de l’Internationale communiste d’opérer une volte-face spectaculaire. Plus question de dénoncer les « sociaux-traîtres » ou « les ours savants de la social-démocratie » (Aragon), ni de mettre sur le même plan la gauche réformiste et les partis fascistes, comme l’avait fait le PCF pendant plus d’une décennie. Il s’agissait, selon les vues de Moscou, de rassembler dans une coalition strictement défensive les forces de gauche et du centre (jusqu’aux « partis bourgeois ») pour barrer la route à l’extrême droite en pleine ascension.
Sur l’insistance des communistes, le programme de Front Populaire devait s’en tenir à quelques réformes, certes précieuses, mais fort éloignées du programme traditionnel de la gauche, et encore plus des visées révolutionnaires des communistes. Thorez avait volontairement choisi la prudence et proposé une coalition tripartite avec le Parti radical, la SFIO et le PCF, en donnant volontairement une place éminente aux deux formations non communistes. Il était même entendu que le gouvernement de la victoire, prudemment réformiste, serait dirigé par les radicaux, parti des classes moyennes républicaines.
Léon Blum et l’exercice du pouvoir
La surprise vint du bon score de la SFIO, dont le leader Léon Blum se vit du coup chargé de présider le gouvernement, non pour « prendre le pouvoir » mais, selon la distinction restée célèbre, pour « l’exercer » dans le cadre institutionnel de la IIIe République, les communistes se contentant de « soutenir sans participer », de manière à rassurer l’électorat modéré. Ce qui fut fait, même si la grande grève ouvrière consécutive à la victoire électorale allait conduire le gouvernement de Front Populaire à des réformes de plus grande ampleur (mais certainement pas révolutionnaires).
Une comparaison contestée avec aujourd’hui
Si l’on transposait aujourd’hui cette stratégie de défense républicaine, le nouveau Front Populaire consisterait probablement à bâtir une alliance MoDem-Radicaux-PS-Verts-PCF-LFI, sans ministres insoumis, sur la base d’un programme limité, et sous une direction socialiste, principalement destinée à écarter la menace du RN. Autrement dit, les promoteurs de la « primaire unitaire », en plaçant leur entreprise sous la bannière du Front Populaire, apposent la même étiquette sur un contenu politique radicalement différent : une alliance où LFI jouerait un rôle décisif, teintée de radicalité programmatique et dénonçant toute tentation d’élargissement au centre.
Sachant que tout cela se ramène en fait à des plans sur la comète : à la différence de Maurice Thorez en 1936, Jean-Luc Mélenchon prétend à la magistrature suprême et refuse mordicus de se prêter à toute stratégie de Front Populaire et de « primaire unitaire » telle que la proposent les orateurs de la Bellevilloise. Il cherche avant tout, non à rassembler ses partenaires de la gauche, mais à les écraser en rase campagne pour prendre la direction de l’opposition. Si bien que l’activité des zélateurs du « Nouveau Front Populaire » consiste, pour l’essentiel, à pédaler dans le vide.
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