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La dénonciation de la sincérité des scrutins au Brésil ou aux États-Unis n’est pas un phénomène aberrant découlant de la personnalité hors norme de Trump ou de Bolsonaro, mais l’application d’une idéologie construite et réfléchie, dirigée contre le principe même de la liberté.
C’est une tactique commode, de plus en plus prisée par l’internationale néo-réactionnaire dont l’influence ne cesse de croître au sein des démocraties : quand vous perdez une élection, vous accusez l’adversaire d’avoir triché. Dès lors, vous vous considérez en droit de ne pas reconnaître la légitimité de votre concurrent pour vous proclamer le réel vainqueur de la compétition.
Au Brésil et aux États-Unis, la fraude invoquée
Le plus récent exemple vient du Brésil : battu sèchement par Lula, Jaïr Bolsonaro, fils de l’ancien président et candidat lui-même à la présidence, a pris la poudre d’escampette à peine le résultat proclamé, accusant son adversaire d’avoir truqué l’élection et se désignant comme le vrai dirigeant du pays, contraint à l’exil par une louche coalition de la gauche et de la magistrature. Soutenu par Donald Trump, qui a qualifié l’élection brésilienne de « honteuse », Bolsonaro junior s’est même comparé au général de Gaulle récusant de Londres la légitimité de l’État français du maréchal Pétain.
Lequel Trump mène une campagne obsessionnelle visant à discréditer à l’avance le résultat des élections de mi-mandat, dont tous les sondages disent qu’elles risquent de lui infliger une veste spectaculaire. Rien d’étonnant venant de lui : en 2022, il avait tenté, sous le même prétexte de fraude, d’invalider par la force la victoire de son adversaire Joe Biden. Sans la résistance courageuse de son vice-président Mike Pence, de plusieurs ministres de son administration et d’une série de gouverneurs républicains, il est fort possible que l’assaut mené contre le Capitole par ses partisans les plus exaltés ait abouti à l’inversion du résultat d’une élection dans laquelle aucune preuve de fraude n’a été apportée.
La doctrine des mouvements néo-réactionnaires
Comme le remarque Gilles Paris dans Le Monde, ces prétentions extravagantes et dictatoriales ne tiennent pas seulement aux penchants autoritaires du président américain. Elles découlent d’un principe doctrinal. Pour Trump, pour son entourage et pour un groupe d’intellectuels réactionnaires influent venu de Californie, la démocratie, fondée sur l’élection libre et le respect de l’État de droit, est un système à bout de souffle, inefficace et nuisible, qui ne permet pas d’assurer la grandeur et la prospérité des nations. Dès lors, le respect du suffrage devient un handicap dans la course à la puissance : les accusations de tricherie ne sont pas une aberration du jugement, mais une tactique légitime destinée à maintenir au pouvoir les défenseurs de l’identité nationale menacés par le vote des électeurs.
Ce raisonnement est fondé, non sur la personnalité autoritaire des leaders populistes, mais sur une idéologie construite, élaborée depuis des années par un courant de pensée néo-réactionnaire qui prône le remplacement des systèmes démocratiques par le pouvoir sans limite d’une nouvelle élite techno-nationaliste, composée des dirigeants des grandes multinationales et des politiciens de cette nouvelle extrême droite, voués à l’accélération brutale des progrès technologiques dans le cadre d’un régime d’oligarchie assumé, libéré des contraintes paralysantes imposées par les procédures démocratiques. Pour en avoir une description complète, on lira avec profit le livre d’Arnaud Miranda, Les Lumières Sombres (*), analysant le développement de ce courant idéologique diffusé principalement en ligne, qui a contaminé une bonne partie des géants de la Tech de la côte ouest des États-Unis et dont Elon Musk s’est fait le héraut fantasque et surpuissant.
C’est cette même doctrine qui soutient le réquisitoire porté par J.D. Vance contre l’Union européenne, accusée de décadence et de trahison de l’identité blanche et masculine. C’est elle encore qui oriente la politique étrangère de l’administration Trump, qui déserte de plus en plus le camp des démocraties pour favoriser les tyrannies russe et chinoise, tenues pour des puissances énergiques et d’avenir, en regard des régimes européens en plein déclin, minés par l’individualisme et le multiculturalisme. L’ambiguïté de Donald Trump envers l’Ukraine et son indulgence envers Vladimir Poutine n’ont pas d’autre origine.
La défiance électorale gagne le débat français
On dira que nos démocraties européennes échappent pour l’instant à cette influence délétère. Voire. Ici et là, en France notamment, la droite et l’extrême droite commencent à instiller dans l’opinion des idées de ce genre. Il est courant d’entendre, dans les milieux conservateurs ou nationalistes, que l’élection d’Emmanuel Macron, qu’on explique par l’élimination de François Fillon à la suite d’une affaire de corruption, est le fruit d’une coalition subreptice des magistrats de gauche et de la presse progressiste.
De même, l’inéligibilité éventuelle de Marine Le Pen, condamnée pour détournement de fonds en première instance et en appel, est dénoncée avec violence comme une sorte de complot des mêmes forces décidées à biaiser le prochain scrutin en éliminant la favorite par des moyens obliques. De même, l’insistante campagne des médias Bolloré contre « la bien-pensance des élites » et « la caste journalistico-judiciaire » participe de la même tentation de dénoncer une vie politique faussée par les complots progressistes. Ce qui nous conforte dans une conviction de plus en plus établie : la tentation autoritaire des forces conservatrices est de plus en plus nette. Ainsi, les prochains scrutins, aux États-Unis, en France et ailleurs, ont pour enjeu non une simple alternance politique, mais bien la pérennité de nos systèmes de liberté et de droits humains.
(*) Arnaud Miranda, Les Lumières Sombres, comprendre la pensée néo-réactionnaire, Bibliothèque de géopolitique, Gallimard.
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