L’édito – Affaire Adama Traoré : l’activisme désavoué

AFFAIRE ADAMA TRAORÉ : L’ACTIVISME DÉSAVOUÉ

LeJournal.info
4 min ⋅ 12/02/2026

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Le placage sans précaution des schémas idéologiques aux situations concrètes mène tout droit aux accusations à l’emporte-pièce et aux simplifications dangereuses.

La Cour de cassation a donc validé hier le non-lieu prononcé en faveur des gendarmes dans l’affaire Adama Traoré. Cette décision met fin à une procédure qui a duré dix ans, en tout cas en France, puisque la famille Traoré a annoncé son intention de défendre sa thèse devant la Cour européenne des droits de l’homme.

La Cour de cassation valide le non-lieu

Les défenseurs des plaignants ont crié à l’injustice devant cette décision. Cet acharnement pose tout de même un problème de principe : ce sont trois instances différentes (les juges d’instruction, la cour d’appel et la Cour de cassation) qui ont déclaré ou validé le non-lieu en faveur des gendarmes. Sont-ce trois instances racistes ou bien déterminées à couvrir les gendarmes quoi qu’il arrive ? Il est permis d’en douter : quand les fautes sont établies, les juges n’hésitent guère à condamner les policiers ou les gendarmes qui outrepassent les règles de leur métier.

Un rappel s’impose : le 19 juillet 2016, vers 17 heures, Adama Traoré avait été interpellé à Beaumont-sur-Oise par deux gendarmes en civil dans le cadre d’une opération qui visait son frère Bagui, recherché pour extorsion de fonds avec violence, avec qui il se trouvait. Adama, qui n’avait pas ses papiers sur lui selon sa famille, s’était alors enfui en courant, avant d’être interpellé peu après chez un particulier. Ce qui s’est passé à l’intérieur n’est connu que par les dépositions des trois gendarmes. Les proches d’Adama Traoré les accusent de l’avoir « étouffé du poids de leurs trois corps », ce que les gendarmes contestent. Le jeune homme avait dit avoir « du mal à respirer », puis avait fait un malaise durant le trajet vers la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise). Il est mort peu avant 20 heures dans la cour de la caserne. Sa famille n’avait été informée du décès que trois heures plus tard.

Dix ans de procédure et un conflit d’expertises

La procédure a duré très longtemps, émaillée par un conflit d’expertises, de multiples recours et une campagne agressive menée par la famille Traoré. Au vu des éléments disponibles, les juges pouvaient-ils déclarer les gendarmes coupables ? On comprend bien que non : ils ont estimé que les accusés avaient employé les moyens habituellement utilisés pour appréhender un suspect en fuite. Il y a un doute, dira-t-on. Certes. Mais il existe en droit un principe qu’il est impossible d’ignorer : le doute profite aux accusés, comme dans toute justice équitable. Déclarer les gendarmes coupables, c’était prendre le risque de condamner des innocents.

Apparemment, c’est bien ce principe que les partisans des plaignants ont volontairement ignoré. Pour eux, Adama Traoré a été victime d’une violence injustifiée, née d’un « racisme systémique ». Les gendarmes étaient donc coupables, pour ainsi dire, par construction, ce que toute justice civilisée ne peut admettre si les faits ne viennent pas corroborer l’accusation avec un degré suffisant de certitude. L’adage judiciaire est très clair sur ce point : quand il y a doute, mieux vaut laisser courir un coupable que condamner un innocent.

« Racisme systémique » et risques de simplification

Ce qui nous conduit à quelques réflexions plus générales. Ainsi, les activistes organisateurs de la « campagne Traoré » ont entraîné des militants et des sympathisants de bonne foi dans une action agressive fondée sur des bases juridiques pour le moins fragiles. Les cas de violence policière illégale sont suffisamment nombreux pour qu’on n’égare pas les manifestants dans des causes juridiquement douteuses. À cet égard, le parallèle établi avec l’affaire George Floyd aux États-Unis ne tient pas : les brutalités policières étaient, dans cette affaire américaine, clairement établies.

Il en va de même du concept de « racisme systémique » employé largement dans les sphères activistes. On comprend bien que les actes racistes sont favorisés, parfois préparés, par des préjugés préexistants et des habitudes coupables qui finissent par « faire système ». Mais le placage sans précaution de ce schéma très idéologique aux situations concrètes mène tout droit aux accusations à l’emporte-pièce et aux simplifications dangereuses. L’affaire Traoré en est l’exemple par excellence.


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Laurent Joffrin est écrivain et journaliste, auteur d’une lettre politique fondée sur les valeurs de la gauche républicaine, sociale et écologique. Licencié en sciences économiques, diplômé de Sciences Po et du Centre de formation des journalistes, il a dirigé Le Nouvel Observateur et Libération pendant de longues années. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essais politiques, livres d’histoire et romans policiers historiques, notamment Les Aventures de Donatien Lachance, détective de Napoléon et Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire des Lumières. Il a produit pour France Inter l’émission Diagonales, au croisement de la culture et de la politique et, pour France 5, l’émission Les Détectives de l’Histoire. Il participe régulièrement aux débats politiques des chaînes d’info. Il préside Engagons-Nous, association et thinktank progressiste. Il pratique la voile sur son plan Cornu Pleg Mor ; il a animé longtemps le groupe pop les HeadlessChicken.